L’ORDRE DE LA LIBÉRATION

Fondé par le général de Gaulle en novembre 1940, l’ordre des Compagnons de la Libération a été créé pour honorer les intrépides qui ont rejoint la France libre. Vladimir Trouplin, historien et conservateur du musée de l’ordre de la Libération, rappelle les conditions de la création de cette chevalerie unique en son genre, ou furent admis les hommes et des femmes issus de toutes les familles de la Résistance française et dont la flamme est aujourd’hui transmise au Conseil national des communes Compagnons de la Libération.

Chevalerie exceptionnelle créée au moment le plus grave de l’histoire de France, l’ordre de la Libération est le seul ordre national exclusivement porteur des valeurs de la Résistance française. Il connaît aujourd’hui une mutation destinée à assurer sa pérennité en confiant sa direction au Conseil national des communes Compagnon de la Libération. Ce passage de témoin est la conséquence du caractère à priori éphémère de cette institution parmi les toutes premières de la France libre qui n’avait qu’un but : La libération de la France dans l’honneur et par la victoire.

La création de l’ordre de la Libération en novembre 1940 est étroitement liée au contexte international (la décisive bataille d’Angleterre est en cours) et aux difficultés que rencontre la France libre naissante. Formée avec des hommes partis de rien selon l’expression du professeur René Cassin.

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Médaille de l’ordre de la Libération

Et avec de très faibles moyens et effectifs, la France libre subit fin septembre 1940, un grave échec devant le port de Dakar en tentant de convaincre les territoires d’AOF de reprendre le combat. C’est là que sont tués les premiers Français libres qui plus est par des balles françaises, alors qu’au même moment la campagne de ralliement du Gabon, seule territoire d’AEF resté fidèle à Vichy, se profile, laissant augurer d’autres combats fratricides.

C’est d’Abord pour encourager en dépit de toutes ces difficultés les Français à le rejoindre que le chef des Français libres projette de créer un insigne nouveau face à l’imprévisible conjoncture. Ce projet se concrétise par la signature à Brazzaville, le 16 novembre 1940, de l’ordonnance no7 qui instaure l’ordre de la Libération. Il ne s’agit pas, pour le général, de créer une décoration nouvelle mais un ordre qui viendrait en quelque sorte se substituer à la Légion d’honneur qu’il ne peut attribuer. Car le combat qu’il mène est aussi celui de la légitimité face au gouvernement de Vichy dont de Gaulle dénonce l’illégalité tout en affirmant la nécessité de placer l’ensemble des forces françaises sous une autorité centrale provisoire : La sienne. Il y a donc, dans la création de l’ordre, une action régalien (le pouvoir de récompenser est une des prérogatives du souverain ou du chef) et politique, visant à confirmer son autorité et sa légitimité. L’ordre de la Libération, par les conditions de son instauration, est en ce sens assez comparable à l’ordre de Saint-Michel, fondé par Louis XI en 1469, pour encourager ses vassaux à le rejoindre et à le soutenir dans sa lutte contre Charles le Téméraire, lui-même grand-maître de l’ordre de la Toison d’or.

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Le général de Gaulle remet la croix de la Libération au général Koenig, au lieutenant-colonel Amilakvari et à Brunet de Sairigné. El Tag (Égypte le 10 août 1942)

Les membres de l’ordre qui devaient, à l’origine, porter le titre de croisés de la Libération, porteront finalement, grâce à René Cassin qui en a rédigé les statuts, celui, plus laïc, ce Compagnons de la Libération. Ce terme celui avec qui il partage le pain évoque la cohésion que renforce le principe égalitaire de l’ordre qui ne comporte pas de grade mais un insigne unique : La croix de la Libération. Réalisée par la boutique londonienne de Cartier, la décoration est un écu de bronze figurant à l’avers un glaive en pal, surchargé de la croix de Lorraine (emblème de la France libre) et, au revers, la devise de l’ordre : Patriam servando victoriam tulit (En servant la Patrie, il a apporté la victoire). Enfin son ruban associe le noir du deuil au vert de l’espérance. Portée au second rang, après la Légion d’honneur et avant la médaille militaire, elle est remise par le général de Gaulle ou par tout autre Compagnon mandaté pour le faire.

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Les résistants Raymond Basset, Michel Pichard, André Jarrot et Pierre Guilhemon décorés de la croix de la Libération par l’amiral Thierry d’Argenlieu à Londres le 14 juin 1944

Les conditions d’admission

Les cinq premiers Compagnons de la Libération, le capitaine de frégate Georges Thierry d’Argenlieu, Le gouverneur Félix Eboué, le commandant de marine marchande Edmond Popieul, le lieutenant Emmanuel d’Harcourt et l’adjudant Henry Bouquillard, sont nommés en janvier 1941. Ils composent également le Conseil de l’ordre de la Libération qui est chargé, sous la présidence du chancelier Thierry d’Argenlieu, d’étudier les propositions pour l’admission dans l’ordre et de les soumettre, en cas d’avis favorable, à la signature du général de Gaulle. Si ce dernier peut attribuer des croix de la Libération sans en référer au Conseil, il faut cependant pour devenir Compagnon, avoir été proposé par le chef de corps pour les Français libres ou par le chef de mouvement ou de réseau pour les résistants.

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Conseil de l’ordre de la Libération, le 26 octobre  1944 à Londres. (De gauche à droite) Guy Baucheron de Boissoudy, général Ingold, René Pleven, amiral d’Argenlieu, général Koenig, Geoffroy Chodron

L’attribution de la croix de la Libération récompense la précocité et la valeur de l’engagement dans la France libre ou la Résistance; la notion de sacrifice y est très présente puisque plus du quart des Compagnons ont été nommés à titre posthume. Le général de Gaulle exprime régulièrement sa volonté de conserver à la croix de la Libération un caractère d’exception et de réserver son attribution à ceux dont les titres sont hors de pair. Dans la réalité, la croix de la Libération n’acquiert un prestige exceptionnel qu’au fil du temps, lorsque chacun peut juger de la difficulté qu’il y a à l’obtenir. C’est ce nombre restreint d’attributions qui en fait la plus prestigieuse marque de la reconnaissance nationale au titre de la Seconde Guerre mondiale. Cette décoration qui ne s’accompagne d’aucun avantage ni privilège particulier est, en règle générale, celle dont les Compagnon sont le plus fiers. Elle a été décernée au total à 1 038 personnes, 18 collectivités militaires et 5 communes.

Ce qui caractérise les Compagnons de la Libération qui sont indissociables à l’ensemble des Français libres et des résistants, catégories auxquelles ils appartiennent en premier lieu et qu’ils représentent est incontestablement, leur refus immédiat de la défaite. Ainsi 75% d’entre eux sont des résistants de l’année 1940. C’est donc parmi les pionniers de la Résistance que sont choisis les Compagnons et, d’abord, les Français libres qui forment les trois quarts de l’ensemble. Cette surreprésentation est logique : Plus proches du général de Gaulle, les Français libre servent dans un cadre militaire organisé et sont mieux identifiés que les résistants dont les services de Londres n’ont qu’une connaissance très limitée, notamment dans les premières années. Pour des raisons évidentes, il est aussi plus compliqué d’établir des propositions pour des résistants dans le contexte de la clandestinité. Ainsi jusqu’en 1943, seuls quatre Compagnons de la Libération sont issus de la Résistance intérieurs.

Les Compagnons

L’ordre est formé de personnalités : des chefs de guerre (les généraux Leclerc, de Lattre de Tassigny, Koenig), des figures de la France libre (René Cassin, Félix Eboué, René Pleven), des responsables de la Résistance en France ( Jean Moulin, Pierre Brossolette, Alexandre Parodi), des chefs de mouvements (Henri Frenay, Emmanuel D’astier, Jean-Pierre Lévy), de maquis (George Guingouin, Eugène Chavant) de la Résistance armée (le général Delestraint, Jacques Chaban-Delmas, Henri Rol-Tanguy). Mais l’ordre reste composé d’une large majorité d’anonymes représentants toutes les formes de résistance active et parmi lesquels on trouve à la fois toute les origines sociales, politiques, confessionnelles et professionnelles, et vingt-trois nationalités différentes : Militaires en très fortes proportion (45%), étudiants, ouvriers, membres du clergé, tirailleurs africains, magistrats ou encore médecins.

Pour une écrasante majorité des futurs Compagnons, l’engagement répond à des motivations d’ordre patriotique et à un refus viscéral de l’occupation du territoire national par les Allemands. Comme la plupart des Français, ils sont peu nombreux à avoir entendu l’appel du 18 juin. C’est, en revanche, le discours radiodiffusé du maréchal Pétain le 17 juin, bien plus entendu, qui provoque souvent la décision d’agir. D’autant que, pour beaucoup, domine le sentiment qu’il est inacceptable de capituler lorsque l’on n’a pas été vaincu personnellement : Soit parce que l’on est trop jeune et que l’on n’a pas été engagée, ce qui est le cas, en particulier, de ceux qui se trouvent sous les drapeaux outre-mer au moment de la campagne de France. L’ordre, essentiellement combattant, est majoritairement masculin.

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Le général de Gaulle reçoit le collier de grand maître de l’ordre de la Libération, le 31 août 1947

Seules six femmes sont Compagnon de la Libération ce qui explique aussi par le statut de la femme dans les années quarante : Mineures, civiles et civiques, les femmes qui représentent environ 30% des effectifs de la Résistance intérieure, ne demandèrent rien en termes de reconnaissance et ne se virent que très rarement proposées (par les hommes) pour des décorations.

Vingt-trois collectivités ont également reçu la croix de la Libération, dont à titre militaire, 18 unités combattantes, neuf de l’armée de terre, six des Forces aériennes françaises libres et trois des Forces navales françaises libres. À titre civil, cinq communes ont été faite Compagnon de la Libération : Nantes en 1941, Grenoble en 1944, Paris et Vassieux-en-Vercors en 1945 et l’île de Sein en 1946.

Un ordre clos

En septembre 1944, l’ordre de la Libération s’installe à Paris. Il est bientôt doté de la personnalité morale, d’un budget autonome et d’un statut proche de celui de la Grande chancellerie de la Légion d’honneur. En janvier 1946, le rapide départ du pouvoir du général de Gaulle entraîne la cessation d’attribution de la croix de la Libération. Dès lors la fonction première du Conseil de l’ordre, consistant à étudier les dossiers de proposition, disparaît. L’ordre se tourne alors vers d’autres missions comme l’entraide à l’égard des compagnons et des familles en difficulté et, depuis 1946, l’organisation de la commémoration annuelle de l’appel du 18 juin au Mont-Valérien. C’est là, dans la crypte du Mémorial de la France combattante, que doit être inhumé le dernier Compagnon de la Libération. À la tête de l’institution, le chancelier veille à sa bonne marche et à sa discipline; il préside la Commission nationale de la médaille de la Résistance française (CNMRF), dont l’ordre assure le service, et remplit de nombreuses missions de représentation (Inauguration, hommages, colloques, etc.) en France et à l’étranger.

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Le général de Gaulle remet la croix de la Libération à l’île de Sein le 30 août 1946

Par ailleurs, conscient de son caractère éphémère, conséquence du non-renouvellement de ses membres, l’ordre entrevoit. À la même époque, la nécessité de préserver sa mémoire. C’est ainsi que le chancelier Claude Hettier de Boislambert fonde, dans les bâtiments nouvellement occupés par l’ordre de la Libération aux Invalides, le musée de l’ordre de la Libération qui ouvre ses portes en 1971.

Le Conseil national des communes

La question du devenir de l’ordre avec la disparition progressive des Compagnons, se fait plus pressante dans la décennie suivante et c’est le général Jean Simon, chancelier de 1978 à 2002, qui initie et met en œuvre la transmission du flambeau aux collectivités territoriales jusqu’à l’adoption, en mai 1999, de la loi créant le Conseil national des communes Compagnon de la Libération. Ses successeurs, le général Alain Boissieu (2002-2006, Pierre Messmer (226-227), le professeur François Jacob (2007-2011) et Fred Moore (depuis 2011) ont poursuivi les travaux de mise en application de cette loi qui est entrée en vigueur le 16 novembre 2012.

L’ordre qui semblait destiné à s’éteindre en même temps que les derniers Compagnons de la Libérations, se voit ainsi pérennisé grâce aux communes, seuls Compagnons assuré de ne pas disparaître. Le Conseil national des communes Compagnons de la Libération, qui s’est substitué au Conseil de l’ordre, est un établissement public national à caractère administratif. Son Conseil d’administration est composé d’un délégué national (qui assume les mêmes fonctions que le chancelier), des maires en exercice des cinq communes et des Compagnons de la Libération qui sont ainsi étroitement associés au nouveau fonctionnement de l’ordre.

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Compagnons de la Libération au Mont-Valérien, le 18 juin 2012. De gauche à droite : Colonel Fred Moore, Paul Ibos, Jacques Hébert, Louis Cortot, Henri Beaugé-Bérubé, Edgard Tupët-Thomé, Yves de Daruvar, Daniel Cordier et devant Jean-Pierre Mallet

Conseil est présidé conjointement par le délégué national et par le maire en exercice d’une des cinq communes à tour de rôle pour une année. IL a pour mission principales de conserver la mémoire de l’ordre, de gérer le musée de l’ordre de la Libération, d’organiser les cérémonies commémoratives de l’appel du 18 juin, chaque année au Mont-Valérien, et de la mort du général de Gaulle et enfin d’assurer le service de la médaille de la Résistance française. Alors qu’une vingtaine de Compagnons de la Libération sont encore en vie, c’est ainsi que pourra se perpétuer la mémoire du dernier ordre de chevalerie français, ce symbole de la Libération, qui témoigne par son exemplaire du combat mené par l’ensemble des Français libres et des résistants.

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