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L’INTERNEMENT DES TSIGANES EN FRANCE DE 1939 À 1946

Le sort réservé aux Tsiganes présents sur le territoire français pendant la Seconde Guerre mondiale resta longtemps méconnu. Les travaux les plus récents des historiens montrent que la situation de cette population varie selon les zones de la France occupée.

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Petits garçons au camp de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), 1942

L’internement administratif est une procédure aujourd’hui bien connue : Il fut un instrument de répression ou de persécution utilisé par les gouvernants successifs, de la IIIe République, finissante au début de la Ive République tant sous des régimes démocratiques que sous l’État Français autoritaire de Vichy et dans la France occupée par les Allemands. Massif, le phénomène toucha quelque 600 000 personnes entre 1939 et 1946. On sait que les politiques, communistes en tête, comptèrent parmi les victimes de cette mesure qui visait des personnes non pour ce qu’elles avaient commis mais pour le danger potentiel qu’elles représentaient pour l’État ou la société.

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Carnet anthropologue d’identité pour les nomades et fiche signalétique

On sait que les Juifs furent massivement internés et qu’à partir de 1942, les camps d’internement furent insérés dans le processus de la Solution finale. On évoque depuis longtemps les ressortissants allemands et autrichiens internés à la déclaration de la guerre ou les républicains espagnols qui, en février 1939, franchissent la frontière par centaines de milliers. On sait moins que les Tsiganes furent aussi les victimes de cette mesure administrative, or, les internements posent des questions singulières. Pourquoi furent-ils visés. Doit-on chercher les causes de cette internement dans le cours terme ou une stigmatisation de long terme. La politique fut elle identique dans la France occupée et dans celle de Vichy. Furent-ils touchés par la déportation comme le furent les Juifs.

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Camp de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) photographié du haut d’un mirador, 1944

La stigmatisation des Tsiganes n’est pas nouvelle

Pour comprendre leur sort, il faut considérer un double héritage, côté français et côté allemand. Les décennies précédentes la guerre avaient été marquées, en France par une forme de radicalisation. À ce titre, l’année 1912 constitue une étape majeure. Une loi impose aux nomades qui entrent en France de justifier de leur identité. À chaque famille est attribué un carnet anthropométrique à présenter quand elle arrive dans une commune. Dans une période ou la carte d’identité n’existe pas encore, cette loi s’inscrit dans un double contexte : La montée des périls et la perspective de la guerre activaient le stéréotype du Tsigane espion dont il fallait contrôler les déplacements, tandis que la une des gazettes au début du siècle entretenait la représentation du Tsigane voleur. La question se reposa dans les mêmes termes quand se déclencha la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement limita dès septembre 1939, la circulation des nomades; le décret du 6 avril 1940 l’interdit dans l’ensemble du territoire national pour la durée de la guerre. Ils étaient assignés à résidence.

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Stationnement de nomades à la Lande-Chasles (maine-et-Loire)

On peut s’étonner que le gouvernement n’ait pas eu d’emblée recours à l’internement administratif. Il y eu bien débat et l’argumentaire du ministre de l’intérieur est symptomatique : J’estime que la réunion des nomades en une sorte de camp de concentration présenterait en général ce double inconvénient très sérieux de favoriser le regroupement des bandes que mes services ont eu parfois le plus grand mal à dissocier, et de soulever de délicats problèmes de logement, de ravitaillement, de garde qui ne pourraient être résolus sans entraîner des dépenses importantes et nécessiter le renforcement des services de surveillance.

Comme du côté français, la police allemande envers les nomades s’inscrivait dans la longue durée. Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, la lutte contre le fléau tsigane était une priorité de l’administration allemande, En 1926, sous la République de Weimar, la commission de la police criminelle mettait au point une convention des Länder allemand sur la lutte contre le fléau tsigane. Après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la répression visant les Tsiganes fut initiée par les autorités locales, puis relaye et amplifiée durant les années de radicalisation et de centralisation de la répression en 1938-1939.

Un internement massif imposé par les Allemands

On ne s’étonnera donc pas que l’occupant ait ordonné dès le 4 octobre 1940 l’internement systématique des nomades en zone nord. Si l’on se réfère à la population nomade présente alors en France (très difficile à estimer au demeurant), elle fut, avec les Juifs, proportionnellement la plus touchée par cette mesure. L’internement des nomades décidé par les Allemands présente une double caractéristique : Il s’inscrit dans une logique d’exclusion dont les tenants idéologiques sont anciens et il fut délégué aux autorités françaises qui, en bien des endroits, firent du zèle, Cela vint donc très vite. Le commandement militaire allemand (Militärbefehslhaber in Frankreich MBF) commença par ordonner l’expulsion de tous les indésirables de la côte atlantique, Juifs, nomades et ressortissants britanniques furent ainsi exclus d’une zone considérée comme militairement stratégique. Beaucoup se trouvèrent bientôt internés. Ensuite, l’exercice de professions ambulantes fut interdit dans 21 départements du grand ouest. Dans le même temps, le MBF ordonnait l’internement de tous les nomades présent en zone occupée, en exigeant que les camps soient surveillés par des policiers français. Le MBF tenait en effet à impliquer les autorités françaises dans ce genre d’action.

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Camp de Poitiers

Comment réagirent les autorités françaises. Le choix de la collaboration était aussi le choix de la sujétion. Les préfets, qui relevaient officiellement du ministère de l’Intérieur à Vichy et, dans les faits, d’une double tutelle, française et allemande, furent donc à la manœuvre, avec efficacité, voire avec zèle. Certains en profitèrent pour mettre à l’écart toutes les populations jugées marginales. C’est ainsi que des centaines de vagabonds se retrouvèrent internés.

Dans les camps les conditions de vie des nomades furent souvent dramatiques. Il en allait ainsi de l’insuffisance de nourriture et du manque d’hygiène. Le ravitaillement était d’autant plus difficile qu’il n’y existait pratiquement aucune œuvre d’assistance pour pallier les insuffisances de l’administration. Au contrôle policier s’ajoutait le contrôle social : Les archives abondent de témoignages montrant combien la solidarité de la population environnante était limitée. C’est sans doute la catégorie pour laquelle la compassion fut la plus faible. Ceux qui s’évadaient étaient souvent ramenés au camp par la population locale.

L’internement fut donc dur et il fut massif. On ne dispose pas de statistiques qui permettent de rapporter le nombre d’internés à la population globale de référence. On sait cependant qu’ils furent environ 2000 internés à l’automne 1940. Sur l’ensemble de l’Occupation, quelque 3000 hommes, femmes et enfants connurent les camps français d’internement par décision allemande, quelques semaines pour certains, plusieurs années pour la plupart.

Vichy reste en retrait

Vichy mena une politique tout différente de ce qu’on pouvait en attendre. La logique d’exclusion qui prévalait en zone non occupée au nom de la lutte contre ceux que Pétain appelait les forces de l’anti-français visait avant tout Juif, communistes et Francs-maçons; rien ne justifiait aux yeux des nouveaux gouvernants français, d’y associer les Tsiganes. En fait, Vichy s’inscrivit dans la continuité de la IIIe République finissante. C’est toujours le décret du 6 avril 1940 qui fut invoqué pour justifier la sédentarisation des nomades par l’assignation à résidence. On n’alla guère au-delà, sauf quand la pression extérieure imposa un choix qui, toujours, fut celui de la mise à l’écart.

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École dans le camp de Montreuil-Bellay en 1943

Les Tsigane ne furent donc que quelques centaines à connaître les barbelés des camps si nombreux en zone sud. Leur provenance est symptomatique : Pour l’essentiel il s’agissait d’expulsés d’Alsace- Moselle, donc du territoire annexés de fait au Reich, envoyés vers la France de Vichy pour la plupart au second semestre 1940 bien qu’on trouve encore trace d’expulsion jusqu’en 1943. Ils se retrouvèrent pour la majorité dans le camp de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) ou Juifs et Espagnols étaient de loin les plus nombreux. En 1942, on les transféra dans les Bouches –de-Rhône, à Saliers, seule camp spécifiquement tsigane qui exista en zone sud. Ce transfert fut décidé à l’initiative d’un organisme officiel, le Service social des Étrangers, et plus spécialement de son chef Gibert Lesage, qui menait en parallèle une action clandestine, évidemment sans l’accord de Vichy. Dans l’esprit de celui qui, bien après la guerre, fut reconnue Juste parmi les nations par Yard Vashem, il s’agissait de protéger ces tsiganes d’une éventuelle déportation. Ainsi l’internement des nomades en zone sud resta  marginal, lié à des circonstances exceptionnelles tandis qu’en zone nord, il fut massif et la conséquence d’une décision allemande, même si les préfets et les autorités locales, comme la population, se satisfirent d’être ainsi débarrassés des populations jugées indésirable.

Les Tsiganes en France : Un sort à part

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Famille tsiganes au camp de Rivesaltes, 1941-1942

Puisqu’à ce jour les historiens français ayant dépouillé toutes les archives disponibles annoncent entre 3000 et 5000 internés, on mesure d’emblée l’ampleur de l’erreur. On a aujourd’hui fait le point sur les transferts et déportations en Allemagne. Une centaines d’internés partirent travailler en Allemagne, soit comme volontaires, soit contraints. Il est en outre établi que le 15 janvier 1944, un convoi de 351 Tsiganes partit du camp de Malines, le Drancy de Belgique, douze seulement revinrent de la déportation. À l’automne 1943, une rafle était organisée dans le ressort du commandement militaire de Bruxelles, soit en Belgique et, pour la France, dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Sur les 351 déportés, on comptait 145 Français et 121 Belges. Ces chiffres sont confirmés par le registre de Birkenau publié conjointement par le musée d’Auschwitz et le centre d’Heidelberg. Le grand historien allemand du génocide des tsiganes d’Europe, Michael Zimmermann a retrouvé l’ordre d’Himmler qui présida à cette rafle. Pourquoi cette action fut-elle isolée en Belgique, et plus encore, pourquoi le commandement militaire de Paris ou les services de polices et de la SS d’Oberg n’ont-ils pas pris de mesure comparable en France occupée. La question reste ouverte et revoie, à mon sens, à la place des Tsiganes dans les priorités stratégiques nazies.

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Albert et Catherine Scheid internés au camp de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire

Toutes origines confondues, on sait que 23 000 Tsiganes furent déportés vers Birkenau. Ils provenaient essentiellement d’Allemagne et d’Autriche (63%) et de Bohême-Moravie (22%). Plus de la moitié moururent, soit 12 000. Dans la dernière phase, entre le 15 avril et le 2 août 1944 quelques 4 300 déportés jugés aptes au travail furent transférés à Ravensbrück, Buchenwald ou Flossenbürg. Le 2 août, les nazis liquidèrent le camp BIIe de Birkenau : 3000 hommes femmes et enfants furent gazés à Chelmno. De ceux qui furent massacrés par les Einsatzgruppen et l’armée régulière que les enquêteurs systématique du père Patrick Desbois est en train de mettre en évidence, mais aussi des victimes de tel ou tel gouvernement fantoche ou allié, on peut situer le nombre de Tsiganes exterminés en Europe entre 5000 et 80 000.

Par bien des aspects, la persécution contre les Tsiganes s’apparentaient à la persécution des Juifs : Le même racisme biologique nourrissait le rejet de l’exclusion; les mêmes lois sur la protection du sang allemand stigmatisaient les uns et les autres. Pour autant, le processus ne fut pas du même ordre, sans doute parce que le Tsigane n’avait pas la fonction structurante du Juif dans l’interprétation du monde donnée par les nazis. Le juif ne représentait pas seulement un danger pour la pureté de la race, c’était un danger politique et idéologique majeur car dans la Weltanschauung des nazis, il dominait le monde.

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Ronde d’enfants dans le camp de Jargeau (Loiret)

C’est à l’aune de cette perception de l’Autre du monde qu’il faut comprendre, à mon sens, le sort des Tsiganes de France. Là sur l’initiative de l’occupant allemand, ils furent massivement internés. On avança des impératifs militaires, mais les stéréotypes racistes sont évidents. Les conditions dans ces camps furent particulièrement difficiles, d’autant que les nomades ne pouvaient compter sur la solidarité de la population. Les stéréotypes eurent d’ailleurs la vie longue puisque, après la Libération, une bonne partie des nomades resta encore internée un an ou deux.

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Camp de Jargeau (Loiret)

C’est dans la continuité  de ces mécanismes de rejet et d’exclusion qu’il faut trouver la leçon principale de ce drame. C’est cette longue marginalisation des Tsiganes qui explique l’oblitération de leur sort dans la mémoire collective. 

Commentaires:

Une Réponse à “L’INTERNEMENT DES TSIGANES EN FRANCE DE 1939 À 1946”

  1. 1011
    1011 écrit:

    N’oublions pas les camps français premier jalon vers les camps nazis !

    Plasticienne engagée, j’ai réalisé une série intitulée « Enfant de parents» sur la présence des camps en France pendant la seconde guerre mondiale. C’est un sujet totalement méconnu, voire occulté par les français en général.

    Cette série fut exposée à trois reprises à Chambéry en Savoie, Villard-Bonnot et à Uriage en Isère et j’espérerais cette oeuvre dans un lieu de mémoire.

    A découvrir : https://1011-art.blogspot.fr/p/enfant-de-parents.html
    Mais aussi : https://1011-art.blogspot.fr/p/lettre.html

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