LA CHARGE DU COLONEL LECLERC

Décidé par le général de Gaulle à la fin de novembre 1942, l’offensive du colonel Leclerc sur le Fezzan est couronnée par un succès éclatant qui, en rendant célèbre la colonne Leclerc dans le monde entier, renforce le prestige militaire de la France libre auprès des Alliés.

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Leclerc, Dio et Troadec pendant la campagne du Fezzan (Libye)

Si le style c’est l’homme, ainsi que le prétend la formule consacrée, fulgurant est sans doute l’adjectif qui convient le mieux pour qualifier le destin de Philippe Leclerc de Hautecloque que le général de Gaulle  a adoubé alors qu’il n’était qu’un simple capitaine de cavalerie, lors de leur première rencontre qui eut lieu à Londres en juillet 1940. En un coup d’œil, de Gaulle comprend à qui il à faire : Un de ces chefs née, dont il a besoin pour diriger, en Afrique équatoriale française (AEF), les maigres troupes de la France libre, d’autant plus maigre que l’Afrique occidentale française (AOF) et l’Afrique du Nord reste sous l’orbite de Vichy. La suite des événements va confirmer l’intuition gaullienne et ce, malgré les divergences que les deux hommes vont parfois connaître. Récapitulons l’essentiel de ce qu’il faut avoir à l’esprit pour appréhender le contexte qui va donner naissance à l’épopée saharienne du futur maréchal Leclerc. Arrivé en pirogue à Douala en août 1940, le capitaine Leclerc, qui ne connaît pas l’Afrique noire, conquiert le Cameroun en un tour de main avec un petit groupe d’hommes décidés, une vingtaine tout au plus, et le rallie à la France libre. Puis c’est le tour du Gabon et de sa capitale Libreville, ou la résistance est cette fois plus forte. Nommé commandant militaire du Tchad par de Gaulle, il lui est ordonné de prendre pour objectif militaire le Fort de Koufra, au sud-est de la Libye, mais aussi le Fezzan, région stratégique aussi vaste que la France et parsemée de forts que les Italiens occupent, au nord-ouest de la Cyrénaïque.

Koufra n’a pas été désigné au hasard comme un objectif important, écrira plus d’un demi-siècle plus tard le général Massu qui, basé à Zouar dans le désert libyen, fit partie de l’équipée de Leclerc. C’est un point stratégique du sud-est de la Libye, qui se trouve à 1 88 kilomètres de Fort Lamy et qui possède un aérodrome avec une escadrille d’avions Ghiblis, un fort défendu par une garnison de 500 hommes équipés d’armes lourdes et disposant d’une compagnie motorisée. La Compagnia Saharani du Cufra. Face à ses forces, les moyens dont dispose Leclerc sont dispersés et peu nombreux. Il dira lui-même, plus tard, qu’il lui fallut racler les fonds de tiroirs.

C’est pourtant de ces fonds de tiroir que va naître la prestigieuse colonne dont l’audace va étonner le monde entier. Elle est formée au départ de 400 hommes, parmi lesquels 150 Européens et 250 Africains. Parmi eux, 250 sont des combattants et 150 sont des conducteurs et aides, montés sur une soixantaine de véhicules. L’armement réunit des mitrailleuses Hotchkiss, des fusils mitrailleurs des fusils mitrailleurs et des fusils, et des canons de 75 mm de montagne, la colonne est appuyée par quelques Potez et Bloch 120 mais aussi des Lyslander et des Blenheim arrivé d’Angleterre. Si Koufra est devenue célèbre de par le serment que le colonel Leclerc y fit tenir par ses soldats, après la reddition du fort, le 1re mars 1941 : Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg.

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Fort du Gatroun, Fezzan

L’offensive sur le Fezzan est tout aussi important stratégiquement aux yeux du général de Gaulle qui vise l’accès à la Tunisie, pays qui fait partie de l’Empire colonial français. L’offensive commence à se mettre en place à la fin de l’année 1941 dans un contexte de reflux des troupes britanniques que les forces italo-allemandes du général Rommel repoussent en direction de l’Égypte. Le 4 décembre Leclerc, qui vient d’être nommé général, quitte la ville tchadienne de Faya-Largeau pour le village de Zouar, dans les monts Tibesti, à la tête de sa colonne forte de 600 hommes et d’une centaine de véhicules. La campagne commence à la mi-février 1942. Son objectif est d’atteindre le village d’Uigh El Kebir, qui se trouve à 600 km environ à l’ouest de Koufra et donc le fort sera attaqué début mars. Durant ses déplacements dans le désert, la colonne est harcelée et mitraillée par l’aviation italienne et même par un Heinkel allemand. Plusieurs voitures sont détruites, Ce qui n’empêche pas Leclerc de lancer un raid sur Umm El Araneb, puis de revenir sur Fezzan, au cours de laquelle les patrouilles du capitaine Jacques de Guillebon, polytechnicien et ami de Leclerc, et les soldats du commandant Louis Dio, deux hommes qui suivent leur chef depuis les premiers jours, se sont particulièrement illustrés, est achevée. C’est au retour de cette campagne que nous verrons officiellement le colonel Leclerc porter ses deux étoiles prises sur l’épaulette d’un lieutenant italien à Oaou el Kebir et cousue sur cet invraisemblable képi confectionné avec un fond de chéchia recouvert d’un morceau de chèche écrira le général Massu.

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Prisonniers italiens le 4 janvier 1943

C’est aussi le moment ou Leclerc est nommé par le général de Gaulle commandant supérieur des forces de l’Afrique française libre. Sur le plan stratégique la situation s’améliore pour les Alliés puisque, à la fin de l’été 1942, la 8e armée de Montgomery a conquis la Cyrénaïque et terrassé les forces de l’Axe, le 2 novembre 1942, à El Alamein. C’est donc vingt mois après la victoire de Koufra, dont le général de Gaulle avait mesuré l’importance symbolique en envoyant au vainqueur le message suivant : Vous avez ramené la victoire sous les plis du drapeau, Je vous embrasse! Que Leclerc, devenu Compagnon de la Libération, prépare la seconde offensive sur le Fezzan. Celle-ci, qui débute en décembre 1942, mobilise, en comparaison de Koufra, une petite armada, à savoir 4 800 hommes et 790 véhicules, dont la couverture aérienne est assurée par les appareils du groupe Bretagne. Le 26 décembre, le fort d’Uigh-le-Kebir occupé par les hommes de Leclerc devient une base opérationnelle. Puis c’est au tour du village d’Umm el Araneb de tomber, malgré les pilonnages de l’aviation italienne et des Heinkel allemands.

Le 4 janvier 1943, les Italiens capitulent, laissant sur place 200 prisonniers, une dizaine de canons, une vingtaine de mitrailleuses et des mortiers. Le 6 janvier, la place forte de Gatroum capitule. D’autres sites tenus par les Italiens se rendent. Le 8 janvier les hommes de Leclerc, parmi lesquels le capitaine Massu, occupent le village de Mourzouk. Plus de cent Italiens sont fait prisonniers et le 12 janvier, le général Leclerc envoie son communiqué no 16 ou il déclare que la campagne du Fuzzan est terminée. Le 17 janvier, de Gaulle demande à Leclerc de prolonger sa route au-delà de la frontière du Fezzan. La colonne poursuit donc sa chevauchée fantastique vers Tripoli, ou les hommes de Leclerc entrent le 26 janvier, accueillis par les acclamations d’une population qui leur font chaud au cœur et ce d’autant plus qu’ils croisent pour la première fois des hommes de la division du général Koenig.

Curieux de mettre enfin des visages sur ces damnés Français du Tchad, les Britanniques sont stupéfaits du spectacle donné par cette colonne bigarrée, mélangeant Européens et indigènes, traînant toutes sortes de véhicules dont ils ont à peine à croire qu’ils ont pu vaincre le désert. Celui-ci rencontre pour la première fois l’anglais Montgomery, commandant en chef de la 8e armée. Les hommes éprouvent l’un pour l’autre curiosité et respect. Leclerc étonne les Anglais, ce qui n’est pas un mince paradoxe pour un homme qui eut souvent des accès d’anglophobie. Son apparence personnifiait le soldat colonial français endurci. Il .tait maigre, les traits tirés, mais très alerte. Ses vêtements avaient fait leur temps. Il m’a dit qu’il était d’où il venait. Il me l’a dit aussi simplement que s’il venait du village voisin pour prendre le thé rapportera le général de Guingand, chef d’état-major de Montgomery.

Le but du Français : demander au chef britannique la possibilité d’intégrer la 8e armée pour participer à la libération de la Tunisie et rééquiper sa colonne qui devient la Force L. Celle-ci entre en Tunisie le 20 février 1943. Elle reçoit pour mission de protéger le flanc gauche de l’armée de Montgomery sur la ligne Mareth, mais c’est le 10 mars, à l’oasis de Ksar Rhilane, que l’armée Leclerc est pour la première fois confronté à la Wehrmacht. Leclerc enterre et disperse ses troupes dans des tranchées. Montgomery, qui leur indique qu’ils vont être attaqués par la 90e Leichte Afrika Division (90e division légère d’Afrique), leur conseille de reculer de 50 km. Refus catégorique de Leclerc qui avec l’appui de la Royal Air Force parvient à repousser les Allemands. Well done! Lui envoie sobrement Montgomery. Bien joué Ksar Rhilane, écrit Christophe Notin, est la première victoire statique de Leclerc, jusque-là habitué aux grands raids. Une organisation au sol diaboliquement pensée, une coordination efficace avec la RAF, un commandement au feu d’une exceptionnelle acuité, tout a été parfait : Le général a encore prouvé son génie de l’adaptation, la simplicité de l’ordre du jour dit toute sa fierté : Le premier contact avec le Boche a été une victoire, les autres le seront aussi! Vive le général de Gaulle, Vive la France!

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Défilé de la victoire à Tunis, mai 1943

Dans la foulé La Force L participe à la conquête de la Tunisie dont la capitale est libérée le 8 mai. Quelques semaines plus tard, la Force L, à laquelle vont s’adjoindre de multiples renforts en hommes et en matériel, devient la 2e DB qui prendra part à la Libération de Paris et poursuivra les troupes d’Hitler jusqu’au nid d’aigle de Berchtesgaden. Les hommes de la colonne Leclerc on non seulement accompli le serment de Koufra, libéré Strasbourg et fait pavoiser le drapeau, mais ils sont allés très au-delà, jusqu’au repaire de celui dont ils avaient juré la perte. La raison de cet extraordinaire enthousiasme, maintenu malgré la lassitude que les hommes de Leclerc ont pu éprouver à l’encontre d’un chef dont ils ont supporté les accès colériques, le général Massu les livre en des termes décisifs dans l’article qu’il a donné à la revue L’Espoir.

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Arrivé de la colonne Leclerc à Tripoli (Libye) le 26 janvier 1943

Épurés et endurcis par les conditions sévères de la vie saharienne; commandés et entraînés par un chef merveilleux aux manœuvres offensives profondes et à la recherche de la surprise, armé de la volonté d’effacer la honte de mai 1940 et de tenir le serment de Koufra, les hommes de Leclerc ont acquis au désert, l’essentiel de la préparation morale, physique et tactique des meilleurs soldats. Ils apprendront vite à bien utiliser le matériel américain qui leur conférera une puissance de feu inconnue jusqu’alors. Ainsi deviendront-ils les vainqueurs irrésistibles et heureux dans les combats que leur imposera la Libération de leur patrie.

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