L’INSURRECTION DE VARSOVIE

Le 19 avril 2013 avait marqué le 70e anniversaire du début du soulèvement du ghetto de Varsovie, un des événements les plus marquants de l’histoire de la résistance armée des Juifs contre les nazis. Une évocation inséparable de l’histoire du centre de mise à mort de Treblinka, ou ont été assassinés la majorité des Juifs de Varsovie et près du tiers des Juifs de Pologne.

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Ces résistants déploient une énergie phénoménale pour aménager des caches souterraines et des bunkers de fortune sous les habitations.

Après l’invasion nazie en septembre 1939, la Pologne est divisée entre l’Allemagne et l’URSS. La partie centrale du pays devient un protectorat allemand, le Gouvernement général. Dès le mois d’octobre 1939, les nazis créent des ghettos dans les villes principales enfin d’y enfermer les Juifs. Les autorités nazies y ordonnent la mise en place de Conseil juifs (Judenräte) chargé officiellement de représenter la société juive auprès des autorités d’occupation et d’organiser la police juive. Créé en novembre 1940, le ghetto de Varsovie regroupe tout d’abord les Juifs de la ville, soit environ 360 000 personnes. 90 000 personnes supplémentaires rejoignent ce quartier ceinturé de murs et gardés par un triple cordon de police allemande, polonaise et juive. Le ghetto qui représente alors environ 8% de la superficie de la ville de Varsovie, renferment 40% de ses habitants. Les Allemands organisent la surpopulation on recense plusieurs dizaines de personnes par appartement et planifient la pénurie, la disette puis la famine. La mortalité y est effrayante.

En août 1941, Emmanuel Ringelblum écrit : Dans les rues, les gens passent avec indifférence devant les cadavres. Après la faim, c’est le typhus qui préoccupe le plus l’opinion du ghetto; en ce mois d’août, il y a 6000 à 7000 malades à domicile, et 900 dans les hôpitaux. Près de 80 000 personnes meurent de faim, de froid ou de maladies avant même le début des déportations vers le centre de mise à mort de Treblinka. La grande déportation des Juifs du ghetto débute le 22 juillet 1942. Elle est inscrite dans le cadre de l’Aktion Reinhard qui vise à l’élimination des Juifs du Gouvernement général et a conduit à l’édification des centres de mises à mort de Belzec en mars et de Sobibor en mai et de Treblinka en juillet. À cette date, un ordre allemand publié par le Conseil Juif indique que tous les habitants du ghetto vont être déportés vers l’est, à l’exception des Juifs travaillant dans des entreprises industrielles allemandes et des principaux membres du Judenrat. Il est ainsi demandé au Conseil Juif de fournir des listes permettant de déporter 6 000 Juifs par jour. Adam Czerniakow, son président tente d’obtenir des exemptions. Comprenant qu’il ne peut éviter la déportation et la mort des Juifs du ghetto, notamment des enfants, il se suicide le 23 juillet 1942. Il explique son geste dans une lettre adressée au Conseil Juif : Je ne peux pas livrer à la mort des enfants sans défense. J’ai décidé de m’en aller. Ne le traitez pas comme un acte de lâcheté, ni comme une fuite, Je n’ai plus la force, mon cœur se brise de chagrin et de pitié, Je ne puis souffrir d’avantage. Je suis conscient de vous laisser un lourd héritage.

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Adam Czerniakow Président du Conseil Juif de Varsovie peu de temps avant son suicide en 1942.

Convoqué, arrêtés dans la rue, dans les immeubles ou se rendant volontairement contre du pain, les Juifs sont regroupés sur l’Umschlagplatz d’où les convois partent pour Treblinka. Je n’ai pas le chiffre de ceux qui se portèrent volontaires pour l’Umschlag. Le minimum me semble avoir été de 20 000 personnes qui poussées par la faim, l’angoisse et le désespoir, n’avaient plus la force de lutter et n’avaient d’autre solution que d’aller volontairement à la mort. Lorsque la première vague de déportation du ghetto prend fin, le 21 septembre 1942, près de 300 000 Juifs ont été envoyés à Treblinka et assassinés. Moins de 60 000 vivent encore dans le ghetto dont à peine 36 000 officiellement recensés. Ces derniers sont essentiellement des hommes de moins de 60 ans dont les Allemands ont besoin pour leur production et pour trier et expédier les biens volés vers le Reich. Paradoxalement, comme le souligne Raul Hilberg, Les Allemands avaient gardé en vie le seul groupe capable de résister. De plus, ce groupe connaissait maintenant l’existence et la finalité de Treblinka.

Profitant de cette interruption des déportations, les principales forces clandestines poursuivent leur union entamée en mars 1942 avec l’éphémère bloc antifasciste. Cette première organisation, qui ne regroupait que les communistes et la gauche sioniste, est démantelée par la Gestapo en juin 1942. Les deux grandes unités de résistance, l’Organisation juive de combat (OJC), commandé par Mordechaï Anielewicz et apparentée à la gauche sioniste, et l’Union militaire juive, proche de la droite sioniste et de la résistance polonaise, décident de combattre ensemble. Chacun se prépare à fabriquer des bombes et à creuser des caches.

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Stroop, avec une casquette, pendant la répression de la révolte du ghetto de Varsovie.

Les premières opérations sont dirigées contre les responsables de la police juive, accusée d’être complice des nazis. La police polonaise ne prenait pas part aux rafles pour le travail forcé, c’était la police juive qui était chargée de ces tristes activités. Mais pendant les déportations ils n’élevèrent pas un mot de protestation contre la tâche révoltante dont ils furent chargés : Conduire leurs propres frères à l’abattoir. Entre le 18 et le 22 janvier 1943, une première tentative de liquidation du ghetto est interrompue grâce à l’action de la résistance juive armée. Emmanuel Ringlblum  souligne également qu’avec les grandes déportations lors des transferts les cachettes acquirent une nouvelle importance. Une bonne cachette était devenue une question de vie ou de mort. La résistance polonaise commença à aider les Juifs en leur fournissant des armes et en leur permettant d’en fabriquer ainsi que des bombes, à l’intérieur du ghetto. Mais lorsqu’Himmler ordonne la liquidation totale du ghetto, la résistance juive ne dispose que de quelques mitraillettes et de centaines de revolvers. Le 19 avril 1943, premier soir de Pâque juive et veille de l’anniversaire d’Hitler, les troupes allemandes attaquent le ghetto avec 2000 hommes et une grande puissance de feu, lance-flammes, artilleries légères et chars d’assaut. L’attaque ne surprend pas la résistance juive. En revanche, c’est la résistance qui surprend les Allemands.

Marek Edelman décrit cette première phase de combat : Nous attendons seulement le moment opportun. Tout à coup explose des projectiles inconnus des grenades de notre fabrication, de courtes rafales de pistolets mitrailleurs déchirent l’air. Les Allemands tentent de s’enfuir, mais leur route est coupée. La rue est jonchée de cadavres allemands. Les glorieux SS font intervenir les tanks pour couvrir le repli victorieux de deux compagnies. Aucun n’en sort vivant. À 14 h, il n’y a plus d’Allemands dans le ghetto. La première victoire de LOJC sur les Allemands est totale. Le commandant est relevé de ses fonctions, le général SS Jürgen Stroop lui succède et s’acharne, les trois semaines suivantes à vider les maisons une par une. Des quartiers entiers sont passés aux lance-flammes. Les Juifs sont pourchassés sur les toits, dans les tunnels et les égouts. Ils sont asphyxiés, carbonisés, enterrés vivants dans les abris ou ils se sont retranchés. Certains se jettent par les fenêtres pour échapper aux flammes ou aux soldats. Ceux qui sont pris sont immédiatement liquidés.

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Insurrection du ghetto de Varsovie. Photo extraite du rapport de mai 1943 de Jürgen Stroop à Heinrich Himmler. Légende originale en allemand : Forcés hors de leurs trous. Cette photo est l’une des plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale

La résistance n’avait aucun d’évacuation, ni de contre-attaque, le jeune commandant Mordechaï Anielewicz indique simplement dans une lettre : Nous nous battons, non pour la vie mais pour le prix de la vie, non pour éviter la mort mais pour la manière de mourir. Le combat est inégale et sans espoir. Les Allemands assiègent le 18 de la rue Mila, centre de commandement de l’OJC, et exigent la reddition de ses membres, Essuyant un refus, ils donnent l’assaut le 8 mai 1943. La quasi-totalité de l’état-major, dont Mordechaï y est tuée. Les combats continuent pendant 8 jours. Le 16 mai Stroop fait dynamiter la grande synagogue de la rue Tlomacki. Il adresse alors un rapport à Himmler lui indiquant qu’il n’existe plus de quartier juif à Varsovie. 7000 Juifs ont été abattus, 7000 sont envoyés à Treblinka et 40 000 autres sont déportés dans des camps de concentration ou de travail forcé du district de Lublin.

Les pertes allemandes sont peu nombreuses, 16 tués et 85 blessés. Mais c’est l’importance symbolique de l’événement qui marque les esprits tant côté juif que côté allemand : Un millier de combattants, pratiquement désarmés, viennent à bout de tenir tête durant un mois à l’armée allemande, alors que le général Stroop pensait liquider le ghetto en trois jours. Cette révolte dépasse les murs du ghetto. Connu jusque dans les centres de mise à mort, elle montrera la voie et servira d’exemple lors des révoltes de Treblinka le 2 août 1943, de Sobibor le 14 septembre, et des Sonderkommando d’Auschwitz, le 7 octobre 1944.

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Ghetto de Varsovie, enfants (1940 –1943).

La situation dans le ghetto et son insurrection étaient également connues des Alliés, grâce notamment au témoignage du résistant polonais Jan Karski puis à la lettre adressée au gouvernement polonais en exil et plus largement aux autorités alliées en mai 1943 par Szmul Zygielbojm, représentant du syndicat juif Bund au Conseil national polonais. Alors qu’elle aurait dû montrer à la face du monde la tragédie qui se déroulait en Pologne, l’insurrection du ghetto de Varsovie est ainsi devenue le marqueur de la passivité des Alliés face à l’assassinat des Juifs de Pologne et plus généralement d’Europe, tandis que la majorité d’entre eux ont déjà été mis à mort.

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