LA CRÉATION DU CONSEIL NATIONAL DE LA RÉSISTANCE

Dans l’histoire de la Résistance française, la création du conseil national de la Résistance est un événement symbolique majeur. Réuni pour la première fois le 27 mai 1943, ce conseil clandestin a donné à la Résistance une forme institutionnelle, par-delà les tensions et les divisions qui la traversaient. Du fait de sa composition pluraliste, le CNR a contribué à la réussite de la transition démocratique lors de la Libération.

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Salle à manger de l’appartement du 48, rue du Four, Paris 6e

L’unification de la Résistance dans la clandestinité a été rendue possible par des facteurs historiques et géopolitiques qui dépassent les volontés individuelles. Encore fallait-il que les acteurs parviennent à surmonter leurs différences et leurs différents pour accepter le principe du regroupement en un Conseil unifié. Le Conseil de la Résistance qui prit le qualificatif de national à l’automne 1943 assure la représentation des groupements de la Résistance, des formations politiques résistantes et des syndicats des ouvriers résistants qui acceptent que leur rassemblement s’effectue. Avec de Gaulle dans le combat qu’il mène pour libérer le territoire et redonner la parole au peuple français. Il symbolise non seulement l’unité de la Résistance intérieure, mais l’union de celle-ci avec de Gaulle. Si cette double entente s’est souvent lézardée, elle ne sait pas rompue. Modèle accepté dans son principe le CNR a fortement contribué à la construction de la Résistance.

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Couverture du programme du CNR

Le CNR comprend seize membres qui se répartissent ainsi : Cinq membre pour les mouvements de zone Nord, trois pour les mouvements en zone sud six pour les formations politiques et deux pour les organisations syndicales. Pour les mouvements de zone nord, Roger Coquoin (arrêté) puis André Mutter représentent ceux de la Libération; Jacques Lecompte-Boinet pour Ceux de la Résistance; Pierre Villon pour le front National; Charles Laurent (appeler à Alger, Assemblée consultative provisoire), puis Henri Ribière pour Libération-Nord ; Jacques Henri Simon (déporté), puis Maxime Blocq-Mascart pour l’organisation civile et militaire. Pour les mouvements de la zone Sud, Claude Bourdet (déporté), puis Marcel Degliam représentant Combat; Pascal Bourdet (déporté); Pascal Copeau pour Libération Sud; Eugène Petit (Alger, ACP), puis Jean-Pierre Lévy (arrêté), puis Antoine Avinin pour Franc-Tireur. Six membres siègent parmi les formations politiques : André Mercier (Alger ACP), puis Auguste Gillot pour le Parti communiste; André Le Troquer (Alger ACP), puis Daniel Mayer pour le Parti socialiste; Marc Rucart (Ager ACP), puis Paul Bastid pour le Parti radical-socialiste; Georges Bideault pour le Parti démocrate-populaire; Joseph Laniel pour l’Alliance-démocratique; Jacques Debû-Bridel pour la Fédération républicaine.

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Le CNR s’adresse au général de Gaulle

Enfin, concernant les organisations syndicales, Gaston Tessier représente la CFTC et Louis Saillant la CGT. En détaillant à froid cette liste, on s’aperçoit qu’elle présente un certain nombre de lacune. Cependant, il est difficile d’ignorer les conditions dans lesquelles les résistants opéraient dans la clandestinité, à savoir : Sans téléphone ni courrier postal, et dans la crainte de filatures et des contrôles d’identité. Parmi les vingt-et-une personnes du Conseil qui sont restées en métropole, cinq ont été arrêtées et trois sont mortes aux mains des Allemands, dont Jean Moulin. Pour être étendue, la liste des organisations membres ne couvre pas la totalité des activités résistantes. Au motif qu’ils remplissent une fonction militaire, les réseaux de renseignement et ceux d’évasion ne sont pas représentés. Pourtant, les résistants de base qui informent les agents ou hébergent les fugitifs ne sont pas plus militaires que les porteurs de journaux clandestins. Inversement, les mouvements dirigent aussi des activités d’ordre paramilitaire. L’exclusion des réseaux comporte ainsi une part d’arbitraire, de même que celle de mouvements de résistance importants comme Lorraine, ou Défense de la France.

Les réseaux d’assistance aux Juifs ne sont pas non plus représentés, Au sens strict, c’est-à-dire sans tenir compte des commissions qui se sont adjointes au Conseil, vingt-cinq membres ont siégé. Aucune femme parmi eux aucun dont la participation n’ait même été envisagée. Alors que certains de ses membres et de ses groupes constitutifs y étaient favorables, le CNR n’a pas pris position sur le vote des femmes. Les membres du CNR sont pourtant relativement jeunes : Leur âge moyen est de 44 ans, alors que la moyenne est de 44 ans, alors que l’âge des députés en début de législature .tait de 50 ans. Constitué en septembre 1943, le bureau du CNR est encore plus jeune, avec une moyenne de 40 ans, donnée qui signale l’originalité de la Résistance par rapport aux institutions traditionnelles de la République. Le Conseil est présidé par le délégué du général Charles de Gaulle en mission âgé lui-même de 44 ans, seul représentant du Comité national français nom du comité directeur de la France libre, septembre 1941- juin 1943 pour l’ensemble du territoire métropolitain. Après l’arrestation de Jean Moulin, il sera présidé par Georges Bidault, qui a le même âge que son prédécesseur, jusqu’à la Libération. Au-delà du symbole du consensus politique résistant pour l’après-guerre. Le programme qu’il a adopté à l’unanimité, en mars 1944, guidera les pas du gouvernement provisoire de la République française et de l’assemblée nationale constituante, de 1944 à 1946.

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Libération du 10 mai 1944 (presse clandestine) avec l’article : Un appel du Conseil national de la Résistance

Les facteurs favorables à la construction du symbole

Si la création du CNR n’a pas eu d’autre exemple parmi les pays occupés, c’est que la France réunissait un certain nombre de conditions favorables. On peut essayer de les classer par ordre d’importance. Le facteur premier est d’ordre politique. Contrairement à ce qui s’est passé pour la Norvège, les Pays-Bas et la Belgique, le gouvernement de la France ne s’est pas exilé en 1940 et après la refonte à Vichy il a en outre, adopté une politique de collaboration avec les vainqueurs. La Résistance française eut donc à affirmer deux fois sa légitimité nationale, contre l’occupant et contre le gouvernement de Vichy, Les différentes composantes de la Résistance belge, par exemple, sont restées séparées, mais elles se trouvaient symboliquement unies dans le gouvernement belge en exil. Rien de tel pour la souveraineté française, abolie par l’occupant et virtuellement accaparée par le gouvernement de Vichy. Les résistants ont vivement reproché à Vichy ce rôle de faux-semblant qui a pu tromper une partie de l’opinion et justifier l’obéissance des fonctionnaires. Pourtant, Vichy a aussi servi de repoussoir, et donc de stimulant, à l’unité de la Résistance. Vichy a même joué un rôle de catalyseur dans l’avancement du projet de Conseil unifié de la Résistance. Léon Blum et Jean Moulin en sont de bonnes illustrations. Durant l’été 1942, de sa prison de Bourrassol, Léon Blum est l’un des premiers promoteurs d’un projet de programme commun d’action immédiat. Mais avec le débarquement allié en Afrique du Nord et l’enlèvement de Darlan à Alger comme haut-commissaire pour l’Afrique du Nord, Blum se radicalise, étend son projet à un programme de Rassemblement national, qu’il propose d’établir entre tous les éléments de la Résistance. C’est également durant l’épisode de Darlan que Jean Moulin fait sien le projet d’un Conseil de la Résistance, après l’avoir écarté pendant des mois. Le simulacre de libération qui se déroule à Alger a pour effet de rassembler les résistants entre eux et autour du chef de la France libre, seul leader vierge de toute attache avec Vichy.

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Les membres du CNR autour de son président G. Bidault le 10 septembre 1944           

Dans l’ordre du politique, la situation de la France à l’Ouest de l’Europe a également joué en faveur de l’unité. En Pologne par exemple, ou la Résistance non communiste a réussi à se mettre d’accord, en 1943, sur un programme commun pour l’après-guerre, l’entente avec les communistes n’a pu se faire. Le souvenir des partages de la Pologne depuis le XVIIIe siècle, et l’annexion toute récente due au pacte germano-soviétique, ont bloqué l’union. L’histoire, enfin, de l’ancienneté de l’unité française ont joué un rôle fédérateur. Dûment entretenue dans les écoles de la République, la référence à la Révolution française à maintenir ensemble ces nouveaux volontaire de l’An II. Malgré des tensions parfois très fortes, la cohésion a tenu à la seule et éphémère exception de l’Épisode de la trêve parisienne, lorsque le 20 août 1944, une partie du CNR s’est insurgée contre la décision de l’autre partie  de soutenir la trêve  de demandée à Alexandre Parodi, le délégué du Gouvernement provisoire de la République française. Encore cet affrontement momentané s’est-il seulement soldé par une vitre brisée et quelques échanges d’insultes. Rien qui soit comparable, même de loin, à la guerre civile entre partisans qu’a connu par exemple la Yougoslavie. Rien qui ne s’approche non plus des guerres civiles entre indépendantistes irlandais en 1922 ou indépendantistes algériens des années 1954 à 1962.

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Des membres du CNR à la tribune lors de l’hommage aux morts pour la renaissance française le 8 octobre 1944

Les obstacles à surmonter sur le chemin de l’unité

Lorsque que l’on étudie pas à pas la genèse du CNR, on est surpris par l’abondance de la vivacité des conflits que cette entreprise unitaire a suscités. On en vient parfois à oublier l’événement majeur l’unité symbolique réalisée derrière les péripéties des disputes. Les sources écrites clandestines porteuses de conflits qui d’ordinaire se règlent par téléphone ou en face à face, inclinent à cette analyse réductrice. Les premières propositions de Conseil unifié de la Résistance émanent de milieux socialistes ou socialisants. Au printemps 1942. Un réseau de renseignement militaire basé à Marseille, le groupe Froment, propose au général de Gaulle de mettre sur pied un Comité national de la Résistance, qui comprendrait des représentants des socialistes, des radicaux, de la Fédération républicaine, des syndicats et de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Il joignit un programme politique pour l’après-guerre à son projet rédigé par deux ex-députés, un socialiste et un radical. Ce projet fit long feu, notamment parce que l’introduction dans la Résistance instituée des partis politiques heurtait l’opinion de nombreux résistants, dont Christian Pineau, Jean Moulin et Pierre Brossolette.

La résurrection à l’identique des sépulcres blanchis ainsi que l’on surnommait les partis politiques, paraissait inconcevable. Le Parti communiste avait sombré dans le pacte germano-soviétique et les autres partis avaient disparu dès le 10 juillet 1940. C’est à grande peine que Daniel Mayer s’efforçait de reconstituer le Parti socialiste dans la clandestinité, tout en évitant soigneusement de l’appeler par son nom d’avant-guerre : la SFIO. Le discrédit touchant les partis politiques était quasi général, non seulement parce qu’ils s’étaient évanouis avec l’Occupation, mais aussi parce qu’on les associait la IIIe République et sa responsabilité de la défaite. À cette date, au printemps 1942, le projet de Conseil de la Résistance n’inclut pas la résistance communiste. L’Humanité clandestine commençait seulement à sortir de sa réserve vis-à-vis de la résistance gaulliste. Mais le développement de la résistance communiste favorisa, par contre-coups, la fédération des forces résistantes : La compétition des résistants se déclencha en 1942. Au lieu d’engendré un phénomène de guerre civile, elle stimula une spirale fédératrice. Les forces concurrentes choisirent une tactique globalement dans une structure commune, plutôt que de chercher la neutralité par l’élimination, comme en Yougoslavie.

À côté de cette dynamique fédératrice, les affrontements entre Jean Moulin et Brossolette sur la question de l’inclusion ou non du Front national dans le CNR paraissent d’intérêt secondaire. Moulin accusait Brossolette, également envoyé du général de Gaulle au début de 1943, d’avoir ainsi donné deux représentants au lieu d’un au Parti communiste.

Mais ce qui faillit faire échouer la formation du CNR, ce fut la conjonction des conflits que la négociation pour l’unité déclencha. À partir de la fin 1942, l’ensemble des acteurs concernés de la Résistance intérieure et de la France combattante (Nom de la France libre depuis le mois de juin 1942) sont acquis au principe d’un Conseil. L’installation du général Giraud à Alger après l’assassinat de Darlan prolonge, aux yeux des résistants, une forme d’usurpation de la libération. La nécessité de soutenir de Gaulle contre Giraud devient un enjeu de la création du CNR et en souligne l’urgence. L’annonce prématurée de sa réunion, diffusée le 14 mai à Londres, renforce de Gaulle vis-à-vis des Alliés et contribue à l’acceptation par Giraud des conditions posées par de Gaulle avant sa venue en Algérie. Cependant, la formation du CNR catalyse à la fois les conflits internes de la Résistance intérieure et ceux qui opposent cette dernière à la Résistance extérieure : Conflit sur la priorité à donner à l’action immédiate; conflit sur la création d’une Armée secrète à partir des effectifs des mouvements; et conflit sur la composition et le rôle exécutif ou consultatif du CNR. 

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Un compromis fut trouvé sur tous les points sauf un, la présence des partis politiques. La légitimation de De Gaulle et de la Résistance aux yeux des Alliés passait par cette référence démocratique. Il y eut un début de fronde de la part de certains résistants d’Henri Frenay surtout, le chef de Combat. Pour les chefs historiques de la Résistance, la création du CNR représentait une perte d’autonomie et de prestige. Ils devaient céder la place imminente qu’ils avaient conquise par leur seul mérite et à leurs risques et périls, au bénéfice d’un organisme collectif qui leur échappait. D’une certaine façon la réunion du CNR représenta une relève politique, une entrée dans la deuxième génération de la Résistance. Certains s’y refusèrent, comme Henri Frenay, que le général de Gaulle nomma commissaire à Alger. La plupart acceptèrent la transformation et contribuèrent de ce fait à la transition démocratique et ç la refondation pacifique de la République en 1944.

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