LE DÉFILÉ DU 11 NOVEMBRE 1943 À OYONNAX

Parmi les dates clés et les actions d’éclat de la Résistance, celle du 11 novembre 1943, avec son défilé, au grand jour, de quelques 130 maquisards de l’Ain et du Haut-Jura dans les rues d’Oyonnax, en zone occupée, reste présente dans la mémoire collective. Cet événement éminemment symbolique, salué par le général de Gaulle, eut un retentissement important en France et à l’étranger, ou il força la reconnaissance de la Résistance française par les Alliés.

PHOTO 1

Arrivée d’un camion avec des maquisards à Oyonnax

Au printemps 1943, le colonel Roman-Petit prend le commandement des maquis de l’Ain. Au début de l’automne 1943, André Fournier, chef départemental de l’Armée secrète (AS), est arrêté par la Gestapo. Libéré faute de preuves deux mois plus tard, il se fait griller et cède le commandement de l’AS de l’Ain Roman. C’est désormais une force importante, bien structuré, que celui-ci a sous ses ordres. Alors que le gouvernement de Vichy interdit les commémorations du 11 novembre 1943, le comité directeur-régional des Mouvements unis de résistance (MUR), sur recommandation du Conseil national de la Résistance (CNR), invite les responsables de la résistance locale à déposer une gerbe de fleurs devant chaque monument aux morts. Roman-Petit saisit cette occasion pour transformer ce simple dépôt de gerbe à la sauvette, en une véritable manifestation publique. Il permettra de montrer à la population que les maquisards ne sont pas des hors-la-loi, des terroristes, comme le présente la propagande vichyste, mais des soldats encadrés, disciplinés et désireux de se battre pour libérer leur pays.

Henri Roman-Petit Girousse, chef du groupement Sud des maquis de l’Ain et Elie Deschamps, un des responsables locaux de l’AS, sont de cette communauté, C’est une ville ou l’esprit de collaboration est presque absent, ce à quoi s’ajoute un maillage résistant important sur la ville et les communes environnantes. De plus, ni la Milice, ni les Allemands ne sont présent en ville et, détail qui a son importance, le commissaire de police de la ville est membre de la Résistance.

Les préparatifs

Henri Girousse reçoit pour mission de choisir et de préparer avec Pierre Marcault, chef du camp de Morez, les hommes qui participeront au défilé : remise des uniformes et des bérets de chantier de jeunesse pris lors de l’attaque du chantier de jeunesse d’Artemare (nuit du 9 au 10 septembre 1943). Armement, apprentissage de la marche au pas. Afin de ne pas être reconnu et d’éviter des représailles contre les familles. Les participants au défilé doivent être étrangers à la ville d’Oyonnax et ne rien savoir de leur destination. Les itinéraires d’aller et de retour depuis les camps de maquis sont minutieusement prévus; les camions pour le transport des maquisards et l’approvisionnement en essence doivent être assurés sans faille possible. Dans la nuit du 6 au 7 novembre, une dernière réunion a lieu au domicile de Gabriel Jan jacquot, pour une mise au point définitif. 10 rues de la Paix à Oyonnax. Sont présent autour de la table, les chefs du groupement, Noël Perrotot et Henri Girousse, mais également Elie Deschamps, Edward Bourret instructeur des maquisards de Cize, Raymond Boudet chef du secteur de l’AS du secteur d’Oyonnax Jean Ritoux un des responsables de la Résistance dans le secteur de la Cluse, Jean et Jeanne Moirod agents de liaison, Maurice Thévenon commissaire de police d’Oyonnax. L’itinéraire mis en place est reconnu, une dernière fois, le 10 au soir. Marc Jaboulay, fils de Belleroche, propose de réalisé un film en 8 mm. Afin d’éviter une éventuelle irruption de renforts de police ou de soldats allemands, les plus proches se situant à La Cluse et Nantua, à une douzaine de kilomètres, les chefs de maquis annoncent une manifestation à Nantua, lancent des rumeurs sur d’autres villes.

 Bourg-en Bresse. Ambérieu-en Bugey, Belley. Les militants de l’Armée secrète d’Oyonnax sont chargés de surveiller discrètement les sympathisants avérés de la collaboration. Une équipe est prévue pour isoler le central téléphonique d’Oyonnax, avec la complicité de Raymond Boudet et d’Émile Berrod, facteur. Rendez-vous est pris pour le 11 novembre 1943 à 11 heures du matin approximativement. Une affiche est imprimée clandestinement invite la population à célébrer cet anniversaire malgré l’interdiction du gouvernement.

PHOTO 1

Affiche de la Résistance appelant à manifester le 11 novembre 1943

La mise en œuvre

Le 11 novembre à 9 heure, les hommes embarquent dans les sept véhicules de l’Armée d’armistice cachés à la régie des Transports de l’Ain de Tenay, auxquels il faut ajouter celui de la Trappe des Dombes qui transporte la garde d’honneur et la musique. Le point de rassemblement et de départ du convoi se situe au Grand-Abergementé à une quarantaine de kilomètres au sud d’Oyonnax. Les hommes du lieutenant Bourret chef du camp de Cize, contrôlent les accès de la ville et les points névralgiques, des groupes de maquisards neutralisent le commissariat, la poste, la gendarmerie, la mairie la caserne des pompiers. Des maquisards des camps de Granges et de Cize, tout en gardant les abords de la ville, se tiennent prêts à diriger ceux du défilé vers les bois, en cas d’irruption de l’ennemi à Oyonnax. À 11 h 55, les véhicules arrivent Oypnnax par la route d’Echallon. Les hommes du défilé, habillés en blouson de cuir et uniforme des chantiers de jeunesse descendent  des camions. Attirés par ce remue-ménage inhabituel, la population commence à arriver de toutes parts; bientôt, c’est une véritable foule qui se masse sur les trottoirs, lorsque le chef départemental donne d’une voix forte l’ordre de départ : Maquis de l’Ain, à mon commandement en avant marche! Des applaudissements et des vivats éclatent. En formation impeccable, chaque section, flanquée des cadres en tenue, s’ébranle et, pour les habitants, c’est un spectacle extraordinaire de voir, en pleine occupation, un groupe de maquisards en uniformes et en armes se diriger au pas cadencé vers le monument aux mort. Le maquisard Roger Tenton ouvre la marche, précédant le chef Roman-Petit, en uniforme de capitaine aviateur, escorté des responsables de la région R1, Henri Jaboulay, Lucien Bonnet et Charles Mohler, également vêtu de leur tenue d’officier.

PHOTO 1

Le porte-drapeau, Raymond Mulard, et sa garde d’honneur en gants blancs, à la tête du défilé.

Ils sont protégés par un groupe franc de cinq hommes. Derrière eux marchent le porte-drapeau  et sa garde d’honneur en gants blancs, eux-mêmes suivis des clairons et des porteurs de la gerbe. Viennent ensuite deux sections du camp de Morez entraînées par Pierre Marcault et commandé par Jean-Pierre de Lassus et Henri de Corlier sous les ordres de Jean Vaudan. La marche est fermée par une voiture et deux hommes qui demandent à la foule de ne pas suivre le cortège. Au pied du monument aux morts du vieux François, Henri Romans-Petit dépose une gerbe en forme de croix de Lorraine, portant la mention Les Vainqueurs de demain à ceux de 1914-1918. Celle-ci mesure 80 cm de haut. Elle est composée d’un montant en bois recouvert de mousse naturelle avec des violettes artificielles. Entre les deux branches de la croix de Lorraine est placé un nœud tricolore à 4 branches. Après avoir fait observer une minute de silence, Romans-Petit entonne la marseillaise, puis le chant Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, repris par la population. Dans son livre les Obstinés, Romans-Petit évoque ce moment d’intense émotion : En deux mots je demande à tous de rester calmes de ne pas entraver notre départ. Mais filles, femmes garçons, les yeux embués, la voix enrouée viennent vers nous, se jettent dans nos bras. On entend des exclamations qui remuent jusqu’aux entrailles : Vous venez de venger mon fils. Je vis les plus beaux moments de ma vie! Ah on viendra me critiquer les terroristes. Je n’arrive pas à prendre les billets de cinq et dix francs, les paquets de cigarettes entamés qui nous sont tendus. Mais la prudence est de règle et les chefs donnent les consignes de départ. S’Arrachant aux mains qui les agrippent, les clandestins rejoignent les camions qui bientôt s’éloignent au chant de la Marseillaise. Aussitôt, les groupes de sécurités décrochent à leur tour.

Les retombées du défilé

L’écho donné au défilé par la presse clandestine et la propagande de la France combattante n’est pas immédiat : Il faut attendre au mois de décembre pour qu’il soit relayé. Régionalement par Bir-Hakeim ou le faut Nouvelliste, et nationalement par les journaux des grands mouvements. Dans l’édition de Libération du 1er décembre 1943 sont publiées des photos du défilé, ou les visages des maquisards sont floutés. À l’étranger, ce n’est qu’au début de l’année 1944 que des informations précises sur le défilé arrivent à Londres, en raison des mauvaises conditions météorologiques qui entravent les liaisons avec la métropole. L’émission, Les Français parlent aux Français de la BBC du 9 février 1944 s’en fait l’écho. Au-delà il a été l’un des éléments de l’argumentaire développé par la France combattante pour convaincre les Britanniques accroître les parachutages d’armes aux maquis français. Si le défilé a un retentissement certain à l’extérieur et ce, parce qu’il a été conçu comme une opération de contre- propagande, il est minimisé par les services administratifs de l’État français, le 13 novembre un rapport des Renseignements généraux au préfet de l’Ain présente le défilé seulement comme des incidents d’Oyonnax. L’administration note toutefois, l’organisation minutée, la précision et la rapidité d’exécution de cette opération. Mais la raison principale de cette discrétion est que le 11 novembre 1943, a été le théâtre de manifestations résistantes un peu partout en France.

PHOTO 1

Le défilé d’Oyonnax du 11 novembre 1943

Dépôts de gerbes aux monuments des Morts, arrêts de travail, dans l’Ain, Nantua et Bourg- en Bresse ont notamment été concernés. Par ailleurs, dans plusieurs départements et pour la première fois, des maquis ont défilés dans des petites villes ou villages comme, à Marcilhac-sur-Célé, dans le Lot. La manifestation d’Oyonnax a acquis sa valeur de symbole parce qu’elle était exemplaire d’un phénomène plus général.

Commentaires:

Laisser un commentaire

«
»