L’ENTRÉE EN RÉSISTANCE 1940-1944

Le passé ne se donne pas aisément à lire. Encore moins quand il s’agit de plonger au cœur de la conscience des hommes. L’entrée en résistance est une expression qui semble aller de soi. Il n’en est rien. Elle n’a de sens qu’au pluriel car chaque itinéraire fut singulier. Le moment le lieu et les motivations personnelles eurent un impact décisif sur la décision de s’engager et les formes de la lutte. Cependant, de la diversité qui fit la force de la Résistance surgissent en dénominateurs communs le patriotisme, la révolte morale et le courage de désobéir.

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Détenus parmi lesquels le jeune Guy Môquet, camp d’internement près de Châteaubriant, septembre 1941

Entrer dans la résistance, voilà une expression qui paraît aller de soi tant on croit comprendre intuitivement à quoi elle fait référence. Les apparences sont trompeuses. Réfléchir à ce que peut signifier entrée dans la résistance, ces se heurter d’emblée à deux écueils principaux. Le premier tient à la singularité de tout itinéraire résistant. Certes, les actrices et acteurs de la Résistance ayant heureusement témoigné et écrit. On n’a quelques idées de ce qu’entrer dans la résistance pouvait signifier pour eux. Mais à bien les lires, il y a eu autant d’entrées en résistance que d’individualités résistantes et il est plus que probable qu’aucun acteur ne se reconnaîtra pleinement à jamais dans ce que disent et écrivent les historiens à ce propos.

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Opération de police contre des maquisards Haute-Savoie, 1944

 Or les acteurs ont à dire des choses que nous devons entendre. La deuxième difficulté à trait à la mémoire, qui recompose nécessairement : Les résistants peuvent, en toute bonne foi, présenter les choix essentiels qu’ils ont fait comme cohérents, soigneusement pensés, alors qu’ils n’ont pas nécessairement été vécus comme tels dans l’instant. Le même obstacle vaut pour les historiens. : En bâtissant, comme ses leurs rôles, des grilles d’intelligibilité du passé, ils peuvent être amenés à lui conférer une logique démonstratrice qu’il n’avait pas. Ainsi, on décline souvent les motivations des résistants comme s’ils avaient été sagement compartimentées et identifiées dans la réalité désolante, mêlée et complexe de la France des années noires.

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Sabotage d’un train de marchandises allemandes

Comment appréhender alors ce que l’on appelle spontanément l’entrée en résistance. D’abords, en mettant l’accent sur l’importance de la chronologie et de la localisation géographique. Ensuite en montrant la grande diversité des réalités que recouvre cette expression, avec des motivations variées et évolutives, sans omettre de prendre en compte le fait que, pour beaucoup d’entre eux, les résistants durent affronter l’arrestation, l’emprisonnement et la déportation. La chronologie et la localisation géographique conditionnent l’entrée en résistance. Il y a vraiment lieu d’opérer une distinction entre la génération des pionniers et celles qui suivent. Le terme de génération peut, il est vrai, surprendre : Il désigne communément un écart significatif d’état civil de l’ordre de d’une vingtaine d’années. Et pourtant, il y a bien eu entre 1940 et 1944 des générations successives de résistants. Parce que le temps des clandestins, dans la mesure où il était intense et dense, générait une temporalité particulière. C’est ce que suggérait Pascal Copeau entre la résistance en 1942 quand, à la génération des chefs historiques à la mentalité d’anciens combattants, il opposait celle des chefs de la deuxième vague dont il était que les premiers avaient quelque peu tendance à regarder comme des tardvenus.

C’est que la génération des pionniers obéit à des caractéristiques bien particulières. Elle dut littéralement inventer ce qu’on appela plus tard la Résistance. Dans l’instant, ses membres voulurent faire quelque chose, ce qui supposait d’abord une prise de conscience Les pionniers identifiés comme tels présentent des profils extrêmement différents. Pour les mouvements par exemple il y a peu de traits communs entre les personnalités de Boris Vildé, Philippe Viannay, Emanuel d’Astier de la Vigerie, Christian Pineau, Jean Cavaillès, Henry Frenay. Milieu familial, cursus, manière d’être, engagement avant-guerre : Toute les différencie et, souvent les oppose. L’expression de pionniers identique beaucoup ont été arrêtés, mis en prison, déportés, massacré parce que l’entrée précoce en résistance laissait peu de chances d’atteindre vivant la Libération. Ceux-là ont vu la mémoire de leur action s’effacer vite parce que l’urgence, c’était de tenir le cap. L’oubli s’est donc installé à leur propos pendant la phase même de la lutte clandestine.

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Journaux clandestins

Des motivations variées dans une conjoncture changeante

On connaît, somme toute encore assez mal cette phase des tout débuts. Entrer en résistance alors, c’était créer la Résistance de toutes pièces. Ou, plutôt, tenter de le faire, avec des échecs, de petits groupes qui s’éteignirent tout seuls ou furent absorbés par d’autres plus chanceux ou plus efficaces. Par ailleurs, la situation se présentait très différemment selon le lieu où l’on se trouvait. En zone interdite, en zone occupée, l’ennemi n’était pas difficile à identifier et l’Occupation créa des situations qui dictèrent d’une certaine façon les différents types d’activité utiles. Si tracts et journaux y apparurent vite, la mise sur pied de filières d’évasion, de sauvetage, de franchissement de la ligne de démarcation fut également immédiate. En zone non occupée, jusqu’à novembre 1942, il fallut compter avec Vichy et avec la légitimité qui s’attachait au régime et à son chef, en 1940 et ensuite; schématiquement, on peut dire que l’activité y fut donc, de faire beaucoup plus conditionnée par cette hypothèque de Vichy, elle fut d’amblée plus politique. Les motivations furent variées et évolutives au gré d’une conjoncture changeante. Il faut insister sur la diversité, au fil du temps, de ce qu’on appelle génériquement l’entrée en résistance. Sous le vocable d’années noires, il y a eu une situation mouvante, indécise, avec nombre d’inconnues, éminemment différente connue selon qu’on se situe en 1940 ou en 1941 ou encore en 1942 après es grandes rafles de 1943, après le STO. À la phase initiale, ou la Résistance était un phénomène diffus et informe, succéda. À peu près à dater de l’été 1941, une action plus structurée, plus théorisée même ou l’action appelait l’action, ou l’action exigeait et autorisait en même temps le recrutement. La Résistance qui s’organisa graduellement eu besoin de concours et les sollicita. Les éléments qu’elle recruta avaient un commun avec les pionniers d’être volontaires, conscient des dangers qu’ils couraient. Il y avait cependant avec les pionniers une différence de taille : Il ne s’agissait plus d’imaginer, d’inventer quelque chose, mais de se joindre à un élan, périlleux mais aussi attractif, qui traçait des perspectives. Autre différence notable, la Résistance cherchait désormais activement à recruter dans des milieux qui lui étaient indispensables. Cheminots, secrétaires de mairies, employés de préfectures, imprimeurs, paysans. Ces volontaires formaient une coalescence d’individualités et de groupes très divers. Et certains, faisant fond sur d’anciennes solidarités, réactivement des réseaux de sociabilités.

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Opération de police (GMR) contre des maquisards de la Haute-Savoie, février 1944

Dans la pluralité, tous ont communié dans la même volonté

L’entrée en résistance fut également accélérée grâce à la presse clandestine, à la fois moyen de maintenir la cohésion d’un groupe et de recruter de nouveaux membres. Entre ces feuilles clandestines, il y avait plus que des nuances, idéologiquement et politiquement. En réalité, une profusion d’objectifs différents, une authentique pluralité. Paradoxalement, cette diversité même  fut une condition sine qua non de la croissance de la Résistance. La Résistance évolua en fonction de la palette très large de celles et de ceux qui la rejoignaient pour des motifs extrêmement différents. : Refus de l’armistice; refus d’abandonner une activité politique ou syndicale, refus de persécution et de l’exclusion; refus du nazisme; attachement à la République et à ses valeurs; germanophobie; prise en compte du basculement du rapport de force entre l’Axe et les Alliés en 1942-1943. N’y avait-il aucun dénominateur commun. D’autant que de désobéir, c’était de s’exposer à l’implacable répression de l’occupant, aux foudres d’une police et d’une justice aux ordres de Vichy. Par-delà tous les cas de figures, cette notion de transgression ne cessa jamais d’être au cœur de l’entrée en résistance et de l’engagement. Parc qu’Il y avait un prix à l’entrée en résistance. Ce prix, c’était la sanction impitoyable qui châtiait la transgression; De l’incarcération à la déportation, en passant par les tortures et les juridictions d’exception créées en France par Vichy dès l’été 1941 pour rendre une justice expéditive et sans appel.

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Sabotage à Trièves, en 1944

La Résistance en effet, ne s’arrêtait pas à la porte des prisons et des camps. Dns ces univers confinés, ou les droits les plus élémentaires étaient bafoués quotidiennement, ou survivre était le maître mot, la Résistance se dévoilait pour ce qu’elle était : Un combat d’ordre éthique. Combat contre l’autorité pénitentiaire et concentrationnaire. Combat contre les triangles verts, les détenus de droit commun, combat pour une dignité sauvegarde. Serait-il exagéré de soutenir qu’il y avait là, à partir de l’arrestation, une nouvelle entrée en résistance, au sens ou le combat s’approfondissait, ou les enjeux en devenaient vitaux. Sans doute pas, La Résistance qui se menait et s’organisait dans les prisons et les camps avait de pauvres moyens, Mais dans le dénuement qui était celui des détenus, dans la privation des droits qu’ils enduraient jour après jour, la Résistance dévoilait les sources profondes de l’engagement des individus : Un combat pour une ethnique, Avec des armes qui étaient aussi celles de la Résistance venue à maturité : Une pensé théorique sur l’engagement, sa signification. La lutte pour la préservation d’une pensée libre d’où l’ironie et même l’autodérision n’était pas absentes : Il n’est que de lire le livret de l’opérette, Le Verfügbar aux Enfers écrit par Ravensbrück en octobre 1944 par Germaine Tillion. Que discerne-t-on dans ce texte au-delà de l’ironie amère et de la foison d’informations qu’il distille. Une solidarité cruciale, vitale entre déportées, toutes égales devant l’adversité, et qu’elle adversité.

C’est que si l’entrée en résistance d’est déclinée de bien des façons, selon sa date et sa localisation, elle a graduellement été synonyme de l’appartenance à une contre-culture rayonnante, attirante et séduisante. Elle a appris à ceux qui, selon une formule de Jean-Pierre Vernant, en risquant chaque jour le pire, donnaient d’eux-mêmes le meilleur, une leçon essentielle qu’il a remarquablement synthétisée : La vie ne vaut pas la peine d’être vécue s’il n’y a pas en elle quelque chose qui la dépasse. Ce n’est pas pour rien que Jacques Bingen faisait le point un mois avant son arrestation et sa mort, en avril 1944, sur son action et sur les sentiments qui L’animaient au moment où il sentait le filet se resserrer autour de lui, évoquât sa vision heureuse de cette paradisiaque période d’enfer.

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