LA RECONSTRUCTION NORD-EST DE LA FRANCE APRÈS 1918

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Affiche de Jacques Carlu pour la renaissance de notre pays, 1920

Le voyageur qui parcourt le nord-est de la France a tôt fait de comprendre qu’il traverse ce qui fut le front de l’ouest durant la Grande Guerre. Témoins de l’hécatombe engendrée par les combats et hommage au sacrifice des soldats, les alignements de croix et de stèles des grands cimetières militaires d’aujourd’hui entretenus comme des îlots de paix, marquent le paysage. Des dégâts matériels en revanche, il ne reste guère de traces. Les destructions occasionnées par la Première Guerre mondiale furent, il est vrai, mois massives que celles causées par la Seconde. Cependant, les zones de combats ont été l’épicentre d’un anéantissement industriel sans précédent pour l’époque. Aujourd’hui, les villes, comme Arras, Soisson, Reims et les champs soigneusement cultivés qui s’étendent à perte de vie recèlent une mémoire particulière, celle de la remise en état de ce qui fut, il y a depuis 1918, le plus grand champ de bataille de l’histoire.

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Rue de Péronne, mars 1917

Dix départements ont été envahis et occupés dans des conditions qui ont ruiné l’environnement et anéantis l’appareil économique : Les paysages sont dévastés, les industries démantelées, les biens saisis, le cheptel détruit. Le retour de 1,5 million de réfugiés dans leur région d’origine fit de la reconstruction de la France du nord-est un processus autant humain que matériel. La zone de combat, soit un territoire de 400 km de long sur 50 km de large, constitua le cœur du défi que la France dut relever lorsque les canons se sont tuent. Le problème des régions dévastées est déjà évoqué pendant le conflit. L’illusion d’une guerre courte explique que, dès 1915, gouvernement et acteurs sociaux se préoccupent de la manière dont il faudra reconstruire l’une des régions les plus dynamiques du pays avant la guerre, qui produisait 81% des produits textiles, 63% de l’acier et avait une agriculture dynamique et bien commercialisées.

Cette question donne lieu à des débats, faut-il refaire à l’identique ce qui existait ou reconstruire  de façon plus moderne, que privilégier, les droits des individus ou les intérêts collectifs. En juin 1915, la CGT prône dans un rapport la reconstruction des régions envahis comme laboratoire d’expérimentation sociale. Tout cela prend une tournure urgente quand l’armée allemande se replie sur la ligne Hindenburg en février 1917, libérant ainsi une vaste zone où tout a été détruit, jusqu’aux arbres fruitiers sciés et aux sources d’eau empoisonnées. Les premiers services d’urgence pour les régions libérées datent de cette année-là, tout comme la détermination farouche du gouvernement français d’exiger de l’Allemagne des réparations légitimes. Le Traité de Versailles en sera fortement marqué.

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Fosse Notre-Dame, Anichee

Néanmoins ce n’est qu’une fois la paix revenue que se révèle l’étendue du désastre. Du pays noir du Pas-de-Calais à l’est de la Somme, du centre de l’Aisne à travers la Champagne et jusqu’aux alentours de Verdun s’étend un paysage lunaire, sans infrastructures ni logements, dénués d’arbres, déserté par les oiseaux, ou la terre éventrée et polluée par quatre années de combats, est truffée d’obus non explosés. Au-delà, dans un périmètre plus vaste, les dégâts plus ou moins importants selon la distance à laquelle se trouvaient les tranchées et les champs de batailles; sans oublier les destructions perpétrées lors de la dernière retraite allemande, notamment dans les zones industrielles du Nord, du Pas-de-Calais et du bassin Lorrain.

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Montage d’un pont à Auby (le Monde illustré, 15 juin 1923)

Des centaines de millier de bâtiments de toutes sortes sont en ruines. Au total, la guerre a touché 50% de la superficie des dix départements envahis. Si pour 51% du territoire concerné une simple opération de nettoyage suffit, pour 45% une véritable régénération des terres et une reconstruction de l’infrastructure et des bâtiments s’imposent, tandis que les 4% restants (114000 hectares) sont classés zone rouge, c’est-à-dire irrécupérables. Parmi les villes, Arras Armentières, Soissons et Reims sont gravement endommagées; Lens, Bailleul, Liévin et Chauny sont détruites. En 1919, dans les régions libérées, la population a diminué de 50%.

 Dans un premier temps, l’État entreprend un déblaiement des champs de bataille et la reconstruction d’une agriculture de base. Les deux compagnies de chemins de fer (du Nord et de l’Est) réparent rapidement les voies ferrées, sans quoi toute reconstruction s’avèrerait impossible. Une armée de prisonniers de guerre allemand, de main-d’œuvre étrangère, Chinois, Indochinois, Italiens, Polonais, entreprend le travail à haut risque de déterrer les obus, remblayer les tranchées, arracher les barbelés et niveler les lieux de combats. Ils ont aussi pour tâche d’exhumer les cadavres. Dans le même temps, des instances officielles font construire des logements temporaires, fournissent du matériel de labour et tentent de limiter le retour des réfugiés sur des terres encore dangereuses et dans les villages en ruines.

Le climat est tendu. La question du financement reste épineuse. Par solidarité nationale, l’État adopte le principe d’indemniser toute victime civile de l’invasion. Il s’adresse aussi à l’Allemagne, considérée comme responsable de la guerre et donc redevable du dédommagement des torts causés, et le Crédit national, fondé en octobre 1919, lance des emprunts provisoire. Mais au-delà du problème de l’obtention des réparations allemandes, la lenteur du processus d’indemnisation exacerbe la colère des populations sinistrées, dépourvues des moyens nécessaires pour reconstruire leur vie (les derniers dossiers sont fermés en 1962) et déjà critiques par rapport au rythme des travaux de nettoyage. Les réfugiés se sentent lésés par rapport à l’attention portée aux anciens combattants ou à l’Alsace-Lorraine retrouvée. À partir de 1921, sous la pression des parlements et de l’opinion dans les régions libérées, les services centralisés terminent leur travail et la reconstruction est placée sous la responsabilité des départements et des initiatives privées et coopératives.

Pourtant, cette première phase de travaux d’urgence représente un exploit considérable, même s’il reste difficile de faire la part de l’effort de l’État et celui des initiatives privées. Au débit de 1920, les deux tiers de la superficie des zones de combats sont déjà déblayés, et presque 80 % deux ans plus tard, bien que la Marne et la Meuse, ou les zones rouges sont étendues, soient en retard. Sur la totalité des terres agricoles qui seront productives en 1931, la moitié est déjà exploitée en 1921, année où les premières récoltes de l’après-guerre sont à peu près normale. La reconstitution du cheptel prend plus de temps, Quant à la reprise de l’industrie de la betteravière, si elle se fait plus lentement, elle s’accompagne en revanche d’une concentration et une modernisation des sucreries.

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Mutilé de guerre, 1919

Une population confrontée à la crise du logement

En 1921, le taux de peuplement est remonté à presque 90% de celui d’avant-guerre, mais il est impossible d’évaluer la part d’habitants originaires des régions libérées (restés sur place ou rentrés chez eux) et celle des nouveaux arrivants, l’immigration étant depuis longtemps une caractéristique de la région. La crise du logement reste sans doute l’échec le plus flagrant des trois premières années de l’après-guerre. En 1921, cent vingt mille logements temporaires (souvent des baraques et cabanes) côtoient les ruines à travers les dix départements, ou seulement 5000 maisons ont été rebâties. Les moins fortunés habitent toujours dans des caves et la vie quotidienne est très dure. L’apparence, provisoire, des villes et des villages renforce l’impression de chaos. Cependant, cependant les deux années qui suivent 1922, 1923 marques l’apogée de la restauration et de l’achèvement de bâtiments de toutes sortes. Par la suite, l’effort fléchit et se stabilise à un niveau moindre. C’est au début des années trente que le parc immobilier est rétabli à presque cent pour cent. Parfois on déplace un village pour le reconstruire ailleurs quand l’ancien site est trop dévasté; c’est le cas de Craonne sur le Chemin des Dames. Le plus souvent, on bâtit dans le style d’avant-guerre, l’heure n’étant pas encore au modernisme affiché comme ce sera le cas lors des reconstructions après 1945.

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Dégagement de décombres par des prisonniers de guerre allemands, église Saint-Rémy, 1918

Pourtant malgré les apparences, la modernité trouve place. Rares sont les bâtiments de ferme qui ne profitent pas de la reconstruction : Ils sont agrandis et leur confort amélioré. La loi Cornudet du 14 mars 1919 un plan d’urbanisation pour toute ville de plus de 10 000 habitants selon les principes nouveaux de zonage et les normes de santé publique. Même les villes et villages plus modestes intègrent souvent ces nouvelles données. Derrière les façades électriques, au architectures variées avec parfois, comme à Saint-Quentin, une profusion d’art Déco, on discerne des briques et des tuiles industrialisées, du béton et d’autres sortes de matériaux modernes. Cet effort de reconstruction et la volonté de faire renaître des terres meurtries ont généré des symboles de résurrection nationale et de solidarité internationale, même si l’icône suprême du triomphe national dans cette guerre reste le poilu. Dès 1917, des œuvres philanthropiques alliées, et surtout américaines, s’investissent dans les zones libérées par la retraite allemande. C’est notamment le cas des Quakers ou du Comité américains pour les régions dévastées, animé par Anne Morgan, la fille du banquier new-yorkais, qui s’installe dans l’Aisne et prodigue une assistance sociale destinée aux réfugiés rentrés chez eux (dont les premières bibliothèques ambulantes), œuvre qui se poursuit après la guerre. De même, la Fondation Carnegie entreprend la reconstruction en forme de cité-jardin du village de Fargniers dans l’Aisne. Des départements français et des villes et pays étrangers manifestent leur solidarité avec les régions dévastées sous forme de parrainages et de financements, dont la reconstruction par l’États de Victoria (Australie) de l’école de Villers-Bretonneux (Somme) qui avait été lieu d’un combat notable des troupes australiennes en 1918.

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Lens, 27 octobre 1918

Le 11 novembre 1927, André Tardieu alors ministre des Travaux publics, déclare que la reconstruction du nord de la France est achevée. Si ce discours est sans doute prématuré dans le détail, le travail se poursuit jusqu’au début des années trente, il exprime une vérité politique. La remise en état des régions libérées, qui depuis un certain temps avait disparu de l’actualité des Français, est considérée comme acquise. La perception locale, est bien attendu tout autre. Pendant de longues années encore le temps de l’occupation et la reconstruction d’une vie parmi les ruines vont dominer les souvenirs. Quant à la reconstruction elle-même, elle s’est inscrite dans des évolutions économiques et sociales à plus long termes qui selon les circonstances et les régions en ont modifié la réussite.

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Baraques provisoires Soissonnais, 1920

Elle est beaucoup dans les taux de croissance remarquables de la France d’avant la crise économique (9,5% par an de 1921 à 1929), cette croissance a renforcé la modernisation des industries du Nord et du Pas-de-Calais ainsi que de l’agriculture de la Somme et de l’Aisne. D’autres régions, en revanche, peiné à retrouver leur niveau d’avant 1914, le traumatisme de la guerre ayant opéré ou renforcé une restructuration économique et démographique déjà en cours et dont seule une étude de sociologie historique fine pourrait mesurer l’impact de la guerre et décrire les mécanismes.

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Rue Buerie reconstruite en nouveau style à Soissons 1920

 Il est pourtant clair que le paysan attaché à sa terre qui réussit à réduire de moitié l’étendue des zones rouges au supposées être inutilisables, tout comme le citadin accroché aux vieilles traditions urbaines, de la région et l’immigré nouvellement arrivé, tels les mineurs polonais, ont joué des rôles clés dans la renaissance des régions détruites par la guerre.

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