LE CHOC DE L’OFFENSIVE NIVELLE SU CHEMIN DES DAMES

Le nombre des morts et des blessés pendant les premiers jours de l’offensive Nivelle du printemps 1917 fut un choc pour les soldats. Boucherie, sacrifice inutile. C’est en ces termes qu’ils l’évoquèrent dans les lettres à leur famille. Une opinion qui se propagea dans le pays et fut relayée par la mémoire collective. Cette bataille entraîna une fracture entre les états-majors et les troupes. Quant aux chiffres concernant les pertes les recherches historiques permettent d’avancer des données sans combler les lacunes.

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Soldats français dans une tranchée du Chemin des Dames

L’offensive Nivelle s’inscrit dans le prolongement de la pensée des états-majors qui détermina les tentatives de percées menées jusqu’alors. Elle se caractérise par une absence d’innovation tactique pour effectuer la rupture. Du point de vue des pertes humaines, elle fut perçue par les combattants comme l’une des offensives les plus meurtrières que connut l’armée française depuis le début de la guerre. L’immense déception des soldats se traduisit par leur correspondance par les mots de boucherie, massacre ou sacrifice inutile.

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Poste de secours installé à Oulches la Vallée Foulon 1917

L’amertume des combattants du Chemin des Dames se propagea de façon foudroyante vers l’arrière et atteignit une opinion publique de trente-trois-mois de guerre avaient rendu pressée d’en finir avec ce conflit qui s’éternisait. L’impression de massacre stérile fut durable. La mémoire collective relaya l’acrimonie des troupes. Au lendemain de l’échec, tout était à refaire. La Xe armée qui, selon les plans échafaudés par Nivelle, devait assurer l’exploitation de la percée et la libération des territoires occupés par l’ennemi, s’enlisa à son tour aux côtés des Ve et Vie armées fortement éprouvées dans de très classiques combats d’usure.

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Popote des tirailleurs à la ferme de Cussy

Dans ces carnets de guerre V. Guillermin affirme que le fantassin n’en reste pas moins le suicidé par persuasion. Peu de qualificatifs semblent mieux convenir aux soldats qui partirent à l’assaut du Chemin des Dames en avril 1917. Comment cette offensive, qui devait théoriquement amener deux armées à effectuer en quelques heures la rupture du front et une troisième à en assurer l’exploitation, s’est-elle soldée en un sanglant échec durant lequel, aux dires d’une majorité des témoins, tout fut perdu en un laps de temps record. Sans entrer dans le détail des considérations tactiques et des défaillances dans la conduite de l’offensive, nous nous en tiendrons à l’analyse des pertes humaines et de leurs conséquences.

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Arrivée de la relève française à Craonnelle (Aisne) 1917

Dans sa durée globale, l’offensive de 1917 ne fut assurément pas plus meurtrière que certaines autres grandes batailles, notamment à Verdun ou sur la Somme. L’impression d’hécatombe ressentie par les témoins qui s’y trouvaient engagés provient certainement plus du nombre important de morts, blessés et disparus durant les premiers jours, voire les premières heures que de l’ensemble des pertes cumulées, car celles des premiers jours de l’attaque, aussi impressionnantes soient-elles, ne doivent en aucun cas être étendues à l’ensemble du mouvement offensif de reconquête du Chemin des Dames. Il s’est donc agi pour nous de procéder avec méthode en affinant la chronologie et les limites géographique de ses pertes, pour éviter des amalgames dont la mémoire collective s’est emparée hâtivement.

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Après l’attaque du 16 avril 1917 sur le plateau de Craonne
Dès les premières heures des rumeurs les plus folles ont circulé sur les pertes et ce, jusqu’aux couloirs de l’Assemblée nationale et de l’Élysée. Mais ce qui est établi pour le monde de l’arrière l’est aussi pour les soldats engagés dans les premières vagues d’assaut. Et ses sans doute cette perception visuelle mais aussi, simultanément une quantification immédiate des pertes qui est particulièrement à cette attaque. La manière approximativement dont fut préparée puis conduite l’offensive, la surévaluation des blessés, les carences des services sanitaires, les erreurs commises lors du comptage des blessés, les premiers chiffres nettement sous-estimés fournis au gouvernement par le grand quartier général (GQG) eurent assurément leur part de responsabilité dans l’imbroglio des rumeurs insensées et tenaces qui se répandirent alors. Sans nullement prétendre clore une question rendue particulièrement ardue par une gestion à la fois imprécise, maladroite, contradictoire des statistiques de pertes mais aussi par un débat qui devint immédiatement très polémique entre les services du GQG et ceux du ministère de la Guerre, nos recherches aboutissent aux chiffres suivant : 46 350 tués, 125 500 blessés, 14 000 disparus.
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Une main émergeant de la terre, secteur de l’Ange Gardien

Soulignons d’entrée le caractère partiel de ces données. D’abord parce qu’elles n’incluent pas l’ensemble des armées qui ont pris part à l’offensive. Nous avons ainsi exclu les armées dont les secteurs d’engagement ne correspondaient pas ou peu au secteur géographique du Chemin des Dames. Également parce que ces chiffres sont lacunaires et qu’ils souffrent d’une importante béance chronologique inhérente aux sources dont ils sont issus. Mais ces données ont au moins le mérite de mettre en évidence un phénomène essentiel, celui de la rapidité des pertes. En quelques heures, le nombre de morts ou de disparus du Chemin des Dames a dépassé les quotas de pertes des batailles de 1916. Et les soldats qui montaient à l’assaut ne s’y sont pas trompés. Ils ont constaté que les choses, étaient mal engagées que l’importance des pertes initiales allait être un frein pour poursuivre la lutte. Apparaît dès les premiers comptes rendus de la bataille un florilège de pourcentages des pertes tout à fait singulier dans ce genre de témoignage : J’arrive du plateau de Craonne ou le régiment est encore engagé et, à l’heure actuelle sans doute diminué de 50%. Quel enfer! J’ai vu Maurice, sa division descendrait de Craonne, et là il manquait 85% de l’effectif. La valeur des pourcentages produits par ces témoignages n’a certes pas la finesse d’un travail de statisticien. Mais il souligne combien l’impression de massacre fut rapidement perçue.

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Dans une grotte, front de l’Aisne, août 1917

Durant la Grande Guerre, dans la majorité des cas, les soldats sont victimes d’une hébétude qui les rend incapables de ressentir à chaud la perte de l’autre. Ce n’est que bien plus tard, dans une sorte de prise de conscience différée et de retour à une nouvelle normalité, que le deuil peut enfin se mettre en place. La prise de conscience du massacre auquel vient d’assister ce chef de section ne commence qu’après sa sortie de la zone de feu. C’est alors le moment où, après une période d’aphasie, les langues se délient pour évoquer une macabre comptabilité. L’intérêt du témoignage de Tézenas réside dans sa description de l’après combat. L’auteur est prolixe, il s’attarde sur son retour à l’arrière et  la période de repos qui s’ensuit. Plus le temps passe plus ses propos deviennent amers. La fracture entre le monde des états-majors et celui des exécutants est consommée, Il a fallu pour cela cet entretien sur les citations pour que notre lieutenant réalise pleinement l’absurdité meurtrière de ce qu’il vient de vivre.

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