GEORGES GUYNEMER L’AS DES AS

Le 11 septembre 1917, au cours d’un combat aérien au-dessus du village belge de Poelkapelle, disparaissait le capitaine Georges Guynemer, tombé en plein ciel de gloire, après trois ans de lutte ardente, selon les termes de sa dernière citation de  l’ordre de l’Armée. Depuis cette date, l’image de l’As des As, déformée, simplifiée ou embellie, n’a cessé d’exercer une fascination durable sur les esprits : Peu d’aviateurs de la Grande Guerre ont en effet été l’objet de tant de célébrations, de représentations ou d’écrits, jusqu’à être élevés au rang de mythe.

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Guynemer au retour d’une mission en 1917

Celui qui fut de son vivant l’as des as est devenu après sa disparition un héros proposé en exemple à l’armée de l’air naissante comme à la nation tout entière. La presse, la littérature et les beaux-arts ont apporté leur contribution à la création de cette figure exemplaire du chevalier de l’Air, sans peur et sans reproche. Engagé volontaire en décembre 1914 à vingt ans, disparu en septembre 1917, à vingt-trois ans à peine, George Guynemer effectue un parcours fulgurant: En moins de trois ans, il passe de l’anonymat de la foule des combattants au statut de glorieux d’As des As de l’aviation française. Affecté en juin 1915 à la bientôt  escadrille numéro 3 celle des Cigognes, il livre son premier combat aérien victorieux le 19 juillet et, à partir de décembre de la même année il enchaîne victoire sur victoire, jusqu’à quatre dans la même journée le 25 mai 1917.

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Carte postale

Ses succès lui valent décorations françaises et étrangères, citations et honneurs officiels; il reçoit ainsi la visite des généraux, comme des membres du gouvernement, et ses contemporains le célèbrent comme un héros. La popularité du capitaine Guynemer est immense, à la mesure du retentissement international que connaît la nouvelle de sa disparition. La jeunesse du héros, sa personnalité ardente, son palmarès alors inégalé de 53 victoires expliquent aisément cette célébrité à laquelle les honneurs et la propagande, relayés par la presse, ont largement participé. Si le nom de Guynemer apparaît dès l’été 1915 dans la presse compiégnoise qui célèbre l’enfant du pays, l’aviateur reste durant cette première année de combat dans l’anonymat, désigné de sa seule initiale dans la presse aéronautique. Au début de 1916 cependant, le grand quartier général décide de divulguer, dans son communiqué à la presse, le nom des aviateurs victorieux : Premier à bénéficier de cette mesure, Guynemer accède d’un coup à la notoriété internationale le 6 février 1916, jour de sa cinquième victoire qui lui vaut le titre d’as.

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Dernière photo de Guynemer, prise la veille de sa mort

Dans les semaines qui suivent, l’image du jeune pilote fait la couverture des journaux populaires. L’Illustration, J’ai vu, Sur le vif, Le Petit Journal, L’Excelsior, Le Pays de France, lui accorde tour à tour cet honneur que les aviateurs sont seuls à partager avec les hommes politiques et les généraux. De 1916 à 1917, victoires, blessures ou décorations de Guynemer trouve un large écho dans la presse : Les titres dans la presse de plus en plus lapidaires des périodiques, locaux, nationaux ou étrangers, quotidiens, hebdomadaires ou mensuels, sont significatifs de la célébrité de l’As des As. Cette gloire du jeune capitaine participe d’un phénomène qui le dépasse. Au-delà de qualités personnelles, le contexte plus larges des débuts de l’aéronautique militaire contribue à cette renommée, L’aviation, né au début du XXe siècle, suscite en effet la curiosité du grand public et séduit par sa nouveauté et son côté sportif. Engagée dans la guerre, cette arme nouvelle monte rapidement son efficacité dans la reconnaissance, le bombardement ou le combat aérien. Elle connaît un développement rapide, s’organise et donne naissance à une nouvelle figure : L’aviateur, un combattant singulier que tout oppose aux autres soldats. Aussi les aviateurs, au premier chef les chasseurs font il l’objet de toutes les attentions de la presse qui peut à travers eux montrer des exemples de courage et d’exploits individuels, propre à rassurer et à encourager l’arrière. À sa disparition, l’armé et la représentation nationale viennent encore amplifier l’action de la presse pour donner une dimension nouvelle au héros.

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Le môme, Guynemer en compagnie de son mécanicien, après sa première victoire, le 19 juillet 1915

Quand la mort de l’as des as devient une évidence, la 1ère armée lui rend un dernier hommage solennel sur le terrain de Saint-Pol-sur-Mer, le 30 novembre 1917. En présence des représentants des armées alliées et des délégations des unités aéronautiques, le capitaine Heutaux et le sous-lieutenant Fonck sont alors décorés de la Légion d’honneur au nom de Guynemer et le texte de sa vingt-sixième  et dernière citation est lue sur le front des troupes. Archétype pour le grand public de ce combattant nouveau qu’est l’aviateur, Guynemer, par son combat donne un sens positif à l’engagement des pilotes de chasse dont il devient la référence. Bientôt, c’est toute l’aviation militaire qui en fait son héros tutélaire. Le 25 septembre 1924, une circulaire prévoit d’organiser une prise d’arme dans toutes les formations de l’aéronautique militaire, chaque 11 septembre, au cours de laquelle sera lue la dernière citation du capitaine Guynemer; cette tradition, reprise par l’armée de l’air créée en 1934, est toujours en vigueur. L’exemple de l’as des As est également proposé aux plus jeunes : La première promotion de l’École de l’Air, en 1935, se donne le nom de Guynemer. L’école elle-même lui est consacrée et adopte la devise Faire face, qui contient en filigrane l’essence du code des valeurs morales que l’armée de l’air veut inculper à ses officiers. Ténacité, loyauté, goût du risque, sens des responsabilités, esprit d’initiative et obéissance. À Salon-de-Provence, le héros est toujours omniprésent : Dans le hall du bâtiment principal, baptisé Guynemer, est suspendue depuis 1948 une relique d’un vieux Charles; la salle d’honneur voisine conserve portrait et fourragère du capitaine et, devant ce bâtiment, un arc de triomphe inauguré en 1961, porteur de la devise Faire face, surmonte une stèle sous laquelle est enfouie une poignée de terre de Poelkapelle.

Autre lieu symbolique, la Cité de l’Air, ou réside l’état-major de l’armée de l’air, accueille depuis 1984 près d’elle le monument national, pour lequel une souscription avait été lancée, en 1917, et est baptisée du nom du capitaine Guynemer.

Soldat emblématique, le héros de la littérature de jeunesse

Tandis que l’armée rend hommage au soldat, le député de la Seine Joseph Lasies, dépose le 2 octobre devant la Chambre des députés un projet de résolution, tendant à perpétuer la mémoire du jeune aviateur par une inscription au Panthéon. Dans un mouvement spontané, la représentation nationale l’adopte à l’unanimité au cours de la séance du 19 octobre 1917. Ce n’est pas le capitaine que l’on choisit alors de mettre à l’honneur : Si telle avait été l’intention, sa place aurait été aux Invalides, ou l’armée célèbre les grandes figures militaires. Par cette proposition qui émane de la société civile, c’est le jeune engagé volontaire que  l’on honore, pour son courage et son patriotisme. À travers lui, la République rend hommage à tous ses enfants qui se battent depuis trois ans, de la même manière qu’elle le fera par le transfert du corps du Soldat inconnu à l’Arc de triomphe en 1920. Il faut certes attendre le 30 avril 1922 pour que l’inscription à la mémoire du capitaine Guynemer, symbole des aspirations et des enthousiasmes de l’Armée de la Nation soit inaugurée dans la nef du Panthéon. Mais dès 1917, Guynemer prend place parmi les Grands hommes que la Nation se donne en exemple.

À ce titre, sa mémoire est célébrée dans toutes les écoles de France le 5 novembre 1917 : La résolution de la Chambre des députés y est lue. Dans le commentaire de cette lecture, Guynemer est associé à ceux qui, qui dans notre histoire, sont l’objet du culte de notre jeunesse, celui de Bara dont il eût été à peine l’aîné, et de ses jeunes généraux de la Révolution, Hoche Marceau, Kléber. Dans l’entre-deux-guerres, Illustre les manuels scolaires, seul simple combattant aux côtés des grandes figures politiques, tels Foch, Pétain ou Clemenceau; à lui seule, résume et illustre la participation de l’aéronautique aux combats. Dans un même élan, la toute première biographie de Georges  Guynemer, œuvre du sous-lieutenant Thomas, est destinée au public enfantin et sa publication chez deux éditeurs différents, Larousse et Rouff, avant même la fin de 1917, témoigne de son succès. Dans les histoires de l’aviation destinées au jeune public, Guynemer occupe toujours une place privilégiée. Avec la fin des années trente, et l’Occupation le personnage de l’as des as, célébré pour son courage et son patriotisme, connaît un regain de popularité et de nouvelles biographies, œuvres Delucinge en 1942 et de Poincelet en  1943, paraissent. Jusque dans les années soixante, avec une remarquable permanence, Guynemer reste ainsi un héros pour la jeunesse. Cette fortune posthume ne laisse pas d’interroger, surtout lorsque l’on considère que le titre de l’As des As, souvent associé à Guynemer, revient à un autre pilote de chasse de la Grande Guerre, René Fonck, qui, avec ses 75 victoires aériennes homologuées, n’a pas laissé une empreinte comparable dans la mémoire collective. À cela, plusieurs éléments d’explication, au premier rang, desquels la jeunesse de l’aviateur, son ascension fulgurante, sa fin au champ d’honneur et les circonstances mystérieuses de sa disparition. Car si Guynemer est demeuré en plein ciel de gloire, c’est aussi parce que, à l’instar de Jean Mermoz ou Antoine de Saint-Exupéry, son corps n’a jamais été retrouvé, pas plus que son avion.

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Georges Guynemer à bord de son vieux Charles

Dès lors, le personnage historique revêt une dimension mythique et l’image héroïque, construit par la presse et les honneurs militaires du vivant du héros, mise en avant par les hommages posthumes de l’armée et de la Chambre des députés sont sublimée par la littérature dès le mois qui suit le combat fatal de Poelkapelle. Très vite, le journaliste aéronautique Jacques Mortane trouve dans les articles publiés au fil de l’ascension de Guynemer, publiée en 1918 en France et aux États-Unis. Mortane donne ainsi à connaître à un large public, souvent jeune, les aventures de l’aviateur qu’avec Mermoz, il élève en 1937, dans une double biographie, au rang d’archange de l’Air. Mais ses en Henry Bordeaux que Georges Guynemer trouve son biographe le plus inspiré.

Les attributs du héros : le Vieux Charles et la Cigogne

Avec la littérature, monuments, bustes et portrait participent à la construction du mythe. Guynemer n’échappe pas à ce destin posthume qui veut que la statut du héros se dresse sur les places publics, que son effigie soit déclinée sur les supports traditionnels, marbre ou bronze, comme sur les plus inattendus, les objets de la vie quotidienne. Cependant, ce héros de vingt ans, aux traits peu affirmés, à la tenue et aux coiffures très changeantes, est difficile à représenter et à caractériser.

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Photo funeste de Georges Guynemer

Aujourd’hui le silence s’est fait dans la littérature enfantine, une tentative cinématographique, l’instinct de l’ange de Richard Dembo, n’a pas connu le succès : Hors de l’armée de l’air et des commémorations, Guynemer ne semble plus habiter l’imaginaire des auteurs de la fin de son siècle. Mais l’intérêt s’est reporté sur la réalité de son personnage depuis la biographie de Jule Roy, Guynemer, l’ange de la mort (1987), qui a suscité bien des débats par son approche iconoclaste. Depuis la fascination que l’as des as exercé sur ses historiens est là pour montrer que, s’il se traduit autrement, le mythe est loin d’être épuisé.

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