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AUTOMNE 1918, LA GUERRE S’ACHÈVE LA PAIX RESTE À FAIRE

 

À l’été 1918, les Alliés reprennent l’offensive sur le front occidental. L’instrument militaire allemand s’affaiblit et les tensions intérieures montent outre-Rhin. Les derniers mois de la guerre feront encore de nombreux morts dans les deux camps. Le 11 novembre, le canon cesse de tonner, la mitraille de crépiter. Le silence se fait. Les clairons surgissent des abris. Les premières sonneries retentissent : Cessez le feu. C’est fini, enfin. Ou presque. Reste aux vainqueurs et aux vaincus à apprendre la paix.

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Retraite allemande en août 1918

S’il est exact qu’il y a une énigme du commencement, il y a un mystère de la fin. Dire que la Première Guerre mondiale prend fin avec la signature de l’armistice n’est certes pas exact  et la chose est communément admise. Les juristes et les historiens y voient pourtant à redire. La guerre ne prend pas juridiquement fin avec la signature du traité de Versailles le 28 juin 1919, et l’hypothèse d’une marche sur Berlin pour contraindre l’Allemagne à l’accepter n’a pas été exclue. Les flambées de violences qui secouent un immense territoire des Balkans à la Russie montrent par ailleurs que la guerre continue. Ajoutons que par les séquelles physiques et morales qu’elle laisse, la guerre est loin d’être finie, si elle ne l’a jamais été aussi est-ce une sorte de gageure de vouloir parler de la fin de la guerre, à moins d’accepter toutes réserves faites de rallier le sens commun de se limiter volontairement au point précis de l’armistice, élément capital d’un processus de sortie de guerre dont il n’épuise pas la complexité.

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Foch et la délégation alliée après la signature de l’armistice à Rethondes.

La fin a aussi un commencement. L’armistice est le terme d’un retournement qui voit l’armée allemande passer de l’acmé de la puissance à l’effondrement proche. Ludendorff a forgé un outil qui s’est révélé remarquablement efficace en mars 1918 mais à mal résisté à l’usure. En arrivant pas à se hisser au niveau opérationnel, il a montré la faiblesse de son schéma tactique. Motivées par l’assurance d’une proche victoire arrachée d’un coup décisif, les troupes ont commencé à douter. Officiers et soldats, écrit le général von Thaer en avril manifeste leur déception devant l’échec de la grande offensive de mars, qu’ils ont longtemps attendue.

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Albrecht von Thaer 1868-1957

Maintenant la déception ne signifie pas découragement. La troupe remonte à l’assaut pour rencontrer de nouveau l’échec. Insidieusement, le moral commence à être atteint, et cela se traduit par l’apparition de phénomènes qui vont accroître de façon exponentielle : Les désertions, les refus de s’embarquer pour le front, l’accumulation à l’arrière d’une masse fluctuante d’insoumis que rien ne parviendra à résorber. Après un temps de latence, la déception contamine l’arrière et y prend la forme du découragement : Abreuvé de mauvaises nouvelles et de sombres perceptives par les lettres  reçues du front ou les récits des permissionnaires, le peuple allemand commence à ne plus croire à une issue heureuse de la guerre. Le 18 juillet moment où les Alliés lancent des  contre-offensives, fait planer l’ombre de la défaite, menace d’autant plus précise que débutent au même moment les raids aériens contre les villes allemandes de l’ouest. La guerre entre en Allemagne.

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Exposition de matériel prix aux allemands place de la Concorde Paris, 20 octobre 1918

La situation inversée se constate en France. Le choc de mars a été rude, mais le fait de l’avoir supporté a eu un effet positif sur le moral de l’armée. Elle sent que le poids des Américains commence à peser dans le plateau de la balance. La démonstration du 18 juillet achève de la rassurer : Alors que le Haut commandement allemand affirme avoir détruit les réserves stratégiques alliées, c’est une armée entière qui est jetée dans la bataille. Foch ne lâche plus l’initiative, lançant toutes ses forces en avant pour reprendre le contrôle de points de communication vitaux et sauter les capacités défensives adverses. Homme de guerre, il fait ce que son adversaire, cet autre homme de guerre qu’est Ludendorff, attend de lui. D’abords tenir solidement l’ennemi. Constatant que l’ennemi est maintenant solidement tenu, tout le pays se laisse gagner par la sensation d’un changement positif, qui s’affirme progressivement comme une certitude de victoire. On spécule sur le moment ou le territoire français sera libéré. Du fait, le haut commandement allemand n’a plus les moyens de faire face à l’incendie qui s’est allumé de l’ouest à l’est du front. Le 30 septembre, il avise ses armées qu’elles ne peuvent plus compter avec l’intervention de réserves générales et laisse leurs chefs libres de décider des replis qu’ils jugent nécessaires. Exsangues, réduites à des sections de combat regroupées autour d’officiers tenaces, les divisions allemandes transforment leur retraite en une gigantesque guérilla, il en restera une saga héroïque, celle d’hommes fidèles au devoir jusqu’au  bout et qui ont refusé de plier. Ils parviennent à impressionner suffisamment les responsables militaires alliés pour que ceux-ci craignent de ne pouvoir en finir avant le printemps 1919.

Lorsque commence les échanges de vue visant à définir les conditions d’un éventuel armistice, les Anglais prêchent la modération. Pétain juge mieux la situation et amène Foch à durcir ses premières propositions. D’abord tenir solidement l’ennemi, le principe vaut ici aussi.

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Retour de l’infanterie allemande à Coblence, novembre 1918

Le temps des négociations

Pour le gouvernement impérial qui s’engage dans la voie de la négociation le 5 octobre, l’objectif est d’obtenir au prix de concessions de façade (l’établissement d’un gouvernement parlementaire) ou l’abandon de gages (la guerre sous-marine, les territoires occupés), des garanties sur la paix future en acceptant de prendre comme base de discussion les 14 Points de Wilson. On oublie trop souvent de souligner qu’il croit, à juste titre, les avoir obtenues : Dans sa note du 5 novembre le secrétaire d’États Lansing écrit en effet que les gouvernements associés des États-Unis déclare être prêt à faire la paix avec le gouvernement allemand sur les bases indiquées dans le message du Président au congrès en janvier 1918, et selon les principes énoncés dans ses déclarations ultérieures.

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Foule en liesse place de la Concorde le 11 novembre 1918

En Allemagne, la signature de l’armistice ne provoque guère de réactions. Pour les soldats d’une armée qui commence à se déliter et qu’inquiètent les bouleversements politiques en cours, il signifie d’abord la possibilité de retourner vers les leurs et de leur apporter soutien et protection. Occupée à fêter la fin du système monarchique, la population ne prête guère d’attentions aux clauses très dures d’un accord dont la presse de droite souligne pourtant qui laisse mal augurer de la suite. En France, la certitude est devenue à peu près générale au début d’octobre. Lorsque la négociation ses nouée, que la guerre était finie. Mais cette certitude hésite à s’extérioriser, cette fin vient trop tard, on a trop souffert. Les gens n’osent pas, Ils sont brisés. Il faut attendre la signature pour que ces contraintes intérieures cèdent d’un coup, laissant s’exprimer la joie, et d’abord dans la capitale où l’on assiste à une fête, fête tel qu’aucun de ceux qui l’on vécut ne virent jamais. Cela dura toute la nuit. On fit la lumière, de la vraie lumière comme on n’en avait pas vu depuis quatre ans. Cette explosion contraste de façon saisissante avec la retenue qu’observent pour leur part les soldats, plutôt critiques devant ce défoulement de l’arrière, impudique à leurs yeux.

Ce que l’on fête c’est bien la fin de la guerre, l’impression de sortir de quatre années de ténèbres et de retrouver la lumière. C’est aussi la fin d’un complexe l’orgueil germanique (la stèle posée dans la carrière de Rethondes y fait allusion) est abattu. La presse va dans ce sens puisqu’elle est unanime à parler de capitulation, comme Le Petit Parisien du 12 novembre qui titre : Le jour de gloire. L’acte de capitulation signé hier par l’ennemi met fin à la guerre. Hyperbole journalistique. Le terme se retrouve sous la plume de Poincaré dans la lettre qu’il adresse le même jour à Clemenceau, et c’est aussi le point de vue des militaires. En janvier 1919, le grand Quartier général croit nécessaire de le reprendre dans le titre d’une petite brochure destinée à rappeler les conditions de la signature afin de lutter contre les légendes qui commence à fleurir Outre-Rhin. La conclusion en est formelle, le 11 novembre, l’Allemagne a véritablement capitulé. Elle nous a reconnu tous les droits du vainqueur.

Le contester, de rétorquer qu’elle a déposé les armes en vertu d’un contrat qui lui garantit des conditions de paix fondées sur le programme Wilson, contrat que les Alliés se sont empressés de violer dès que leur ennemi s’est désarmé. Cette idée presque unanimement partagée va dominer tout le débat sur la paix qui s’engage : L’ordre nouveau promis par Wilson excluait précisément l’idée d’une paix fondée sur les droits du vainqueur.

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Entrée de la cavalerie à Berlin le 17 décembre 1918

Vers qu’elle paix

Ouvrant les 6 févriers 1919 les travaux de l’Assemblée constituante Friedrich Ebert soulignera que son pays a encore des raisons d’espérer parce qu’il peut invoquer le contrat passé le 5 novembre : Confiante dans les principes du président Wilson, l’Allemagne a déposé les armes. Qu’on nous donne maintenant la paix Wilson à laquelle nous avons droit. Mauvaise foi. Réinterprétation d’un texte qui marquait moins la reconnaissance de la supériorité militaire de l’un des camps sur l’autre que l’accord des deux camps sur une sorte e match nul politique. Pour couper court à un tel débat, il aurait fallu un symbole fort. Pétain en a eu le pressentiment lorsqu’il a demandé que l’on recule la signature le temps de lui permettre d’entrer en Allemagne. Surtout, Foch n’a pas senti le piège que pouvait constituer le fait d’accepter de négocier avec un civil au lieu d’exiger que paraisse devant lui le chef des armées allemandes. Personne, apparemment, n’y a pensé. La chose est d’autant plus curieuse que l’on ne s’était pas privé de claironner que l’on ne faisait pas la guerre à l’Allemagne mais à la clique militaire qui la dirigeait tout cela pour oublier au moment décisif de faire signer la défaite par Ludendorff qui incarnait par essence cette clique. 

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Matériel pris aux Allemands dans la cour des Invalides, Paris 1918

C’était administrer on ne peut plus clairement la preuve que toutes ce belles paroles n’avaient été que propagande pour tenter de détacher le peuple allemand de ses dirigeants, que c’était bien à l’Allemagne que l’on faisait la guerre et qu’on lui réservait une paix carthaginoise. Le seul homme qui percevra ce qu’une telle exigence aurait eu de décisif sera Erzberger, le négociateur de l’armistice, dont la droite allemande cherchait à faire un bouc émissaire. Répondant à ses détracteurs le 25 juillet 1919, il rappellera ce qui s’était passé moins d’un an plus tôt : Chez les militaires, c’étaient la panique, et cette panique avait fini par impressionner les civils. Le gouvernement du prince Max de Bade a peut-être fait une faute dira-t-il si l’on peut considérer cela comme une faute.  Il aurait dû envoyer le général Ludendorff et lui dire C’est à toi de signer l’armistice. Nous autres politiques, nous ne voulons pas porter la responsabilité de la défaite militaire. Ou était ce jour-là, le courage civique des militaires. Ils se sont cachés derrière le gouvernement. Et il ajoutera que serait-il passé si le 30 septembre Hindenburg et Ludendorff avaient dû se rendre auprès de Foch. Une reddition de Sedan, une capitulation pure et simple. C’est ce que nous avons épargné À notre peuple et à notre armée.

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Entrée de l’armée française à Mulhouse, Alsace après le 11 novembre 1918

Erzberger n’a pas tort, mais il ne peut échapper au reproche d’avoir partagé les illusions de ceux qui ont pensé trouver une garantie en cherchant à faire de Wilson l’arbitre de la paix. De ce point de vue, les diplomates allemands ont magistralement réussi à brouiller les cartes, suscitant les plus folles espérances. En octobre, Erzberger a consacré une brochure élogieuse à l’idée de Ligue des nations, et les milieux politiques spéculent à l’envie sur les chances que le nouveau système international offrira à l’Allemagne de se tirer d’affaire sans trop de dégâts. On rêve d’un Wilson seul vainqueur de la guerre et ce n’est pas propre à la seule Allemagne. Partout il est entouré d’une véritable aura mystique, la presse ne peut parler de lui sans recourir à un fatras d’expressions bibliques qui en font un nouveau prophète, un sauveur de l’humanité, un nouveau Moïse. Lui-même d’ailleurs s’inquiète des espérances qu’il a fait naître, présentant une désillusion tragique.

 

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