UN JOURNAL DES TRANCHÉES: LE MOUCHOIR

À la fin de l’année 1914, quand s’est installée la guerre des tranchées, les soldats eurent à affronter l’attente et le désœuvrement. Spontanément, naquirent alors quelques feuilles bleu horizon comme on les appellera plus tard. Le Mouchoir connut un beau succès sur le front et à l’arrière.

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Dessin d’un poilu en train de lire Le Mouchoir

L’état-major, d’abord inquiet de l’influence délétère potentiellement sur le moral des soldats des publications qui se mettent à fleurir dans les tranchées, compte vite que le meilleur moyen de les contrôler était de les autoriser dans un cadre de censure stricte. Le Mouchoir naquit donc en novembre 1915 sous l’impulsion de trois amis qui animaient un petit groupe catholique s’efforçant de procurer aux poilus de la division un peu de réconfort. L’abbé Georges Ledain du diocèse de Nancy, affecté au groupement des brancardiers divisionnaires, en fut le rédacteur en chef; Albert Bray, architecte, fut chargé du contenu humoristique; Joseph Lesage, sapeur téléphoniste et artiste peintre dans le civil, en fut le principal illustrateur, ces derniers étant tous deux originaires de Moret-sur-Loing. Le Mouchoir fut une aventure pour tous ceux qui y participèrent, car bien sûr de nombreux collaborateurs plus ou moins permanents ont contribué au succès du journal. Car le Mouchoir fut un succès! Il tirait jusqu’à 1 500 exemplaires et avait de nombreux abonnés à l’arrière.

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Autre dessin humoristique du Mouchoir

Reflet de l’esprit d’une époque, il dévoile, à qui sait le décoder, comment ceux qui l’on fait vivre, rédacteurs comme lecteurs, se sont constitué, par son intermédiaire, une identité individuelle bafouée par la guerre. Ce qui amusait les poilus ne nous fait plus réellement rire. Les allusions à la politique, très contrainte par la censure, ne s’expriment que par l’humour, le calembour, la gauloiserie. Elles nous sont peu compréhensibles sans une bonne connaissance de l’histoire de cette guerre. Compte tenu du caractère sporadique des parutions. Les événements marquants, qui ne sont évoqués que de manière ponctuelle, semblent rejetés dans l’anecdote; priorité aux plaisanteries et à l’humour poilu; Le Mouchoir se veut l’organe des Poilus de la 73e DI et affiche ne pas vouloir dériver de son programme courage et bonne humeur.

Ce qui est particulièrement émouvant dans Le Miroir, c’est son évolution vers la poésie et la gravité, quand le rire devient difficile, quand tous les rédacteurs (sauf Ledain et Lesage) périssent dans le tunnel de Tavanes. L’acharnement à faire vivre le journal montre à quel point il est vital pour ceux qui s’y attachent. En particulier, il est une bouée de sauvetage pour Joseph Lesage. Ses lettres en témoignent. Pour préparer les illustrations, Joseph a réalisé de nombreux croquis qui viennent compléter ceux du journal. Il n’y a pas d’images tragiques dans cette collection et il juge son travail insuffisant car, dit-il il manque de pittoresque tragique. Il ne dit pas pourquoi, mais on peut imaginer les raisons à la lecture des lettres. Tout d’abord le travail de téléphoniste est incessant, et il n’y a pas de temps à lui.

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Mine de plomb sur papier

Dessiner sur le motif est impossible pour des raisons évidentes, et bien que bénéficiant d’abris bien protégés, le confort est trop insuffisant pour peindre et dessiner correctement. Il parle de tout cela, et son témoignage d’artiste. Pour humblement communier au sacrifice des poilus du Mouchoir, il suffit de s’identifier aux personnages de J. Lesage et d’imaginer le froid, la boue, la santé détraquée par quatre années de privations vécues sous le bruit continu du canon, la peur au ventre, dans l’angoisse du sort de sa famille et dans l’odeur permanente de la mort. Joseph Lesage n’a pas présenté le pathétique ni l’horreur de la guerre peut-être parce qu’il n’a pas pu le faire matériellement, mais plus certainement parce que l’humour de la dignité lui ont paru, comme à ses collègues du journal, plus efficaces pour lutter contre la barbarie. La foi et l’espérance chrétienne  ont été plus fortes et l’équipe du Mouchoir a refusé de sombrer dans les mauvais sentiments de revanche et de haine. Au-delà du style patriotique convenu, on peut remarquer que les dessins et portraits des prisonniers allemands, ainsi que leurs caricatures, présentent des hommes qui souffrent. Ils ne sont pas réellement ridiculisés, c’est plutôt leur accablement qui transparaît. Joseph ressent une sincère compassion pour ces adversaires d’infortune.

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Le Mouchoir no 46

Comme dans les autres publications de tranchées, Le Mouchoir évoque ce qui fait le quotidien du soldat à savoir, le froid, la faim, les rats, les problèmes d’hygiène avec les totos, la santé, le pinard, les permissions, la relève, le courrier, les brancardiers, les embusqués. Les rubriques ont pour titre : En première ligne!, Mets d’hier. Esprit  des Huns, esprit de nous autres. Les fêtes religieuses, très célébrées dans le journal, sont l’occasion pour Lesage de réaliser de belles illustrations sur Noël, Pâques, la Saint Nicolas, l’Épiphanie, la fête de Jeanne d’Arc; pour l’équipe de composer des numéros spéciaux comportant jusqu’à douze pages.

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Le Mouchoir était imprimé sur le front dans l’inconfort de la guerre. La Maison du père Hilarion située au bois Le Prêtre près de Pont-à-Mousson fut le premier hébergement de l’imprimerie du Mouchoir, qui utilisait une technique dite à la pâte à doigt avec une sorte baudruche  comme en ronéo. Après le passage de la division à Verdun entre août et octobre 1916, Le Mouchoir a souvent dormi avec ses archives, transporté balloté dans tous les secteurs du front français, ses collaborateurs ont dû se mettre, tous les abonnés l’on comprit, tout entiers à la guerre. À sa création, Le Mouchoir ne comportait que deux pages et paraissait toutes les semaines. Après quelques mois, il parut tous les quinze jours. Au fil de multiples  déménagements de la division il ne sortit plus que par intermittence. Ainsi on dénombre 39 numéros la première année, 12 numéros la deuxième année et 9 numéro en 1918, le dernier, le 61, étant daté du 8 septembre. Un numéro 62 sera rédigé par George Ledain après la guerre daté du 19 mars 1919, jour de la fête de Saint Joseph. C’est l’hommage rendu par Ledain à son ami Joseph Lesage décédé de la grippe espagnole le 19 octobre 1918. 

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Gravure dans le journal le Mouchoir
Les journaux des tranchées ont été l’une des formes d’écriture des poilus avec les journaux intimes et la correspondance, Si ses deux dernières formes ont été bien étudiées, car depuis bien longtemps portées à la connaissance d’un large public, l’analyse fine des journaliste des tranchées reste à faire sur l’ensemble des titres recensés (plusieurs centaines). Un premier essai a été tenté sous la forme d’un mémoire en 2002 (ayant pour sujet la collection des numéros du Mouchoir) par Auralien Ledieu, dans le cadre d’un travail d’ethnosociologie à la faculté de Nanterre. Intitulé Littérature des tranchées ou la constitution d’une identité collective, cette analyse propose des codes de lecture pour comprendre la littérature des tranchées si particulière. Un ouvrage est en préparation pour réunir ce travail de réflexion et les illustrations originales de Joseph Lesage.

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