ÉDOUARD DETAILLE (1848-1912

Mémoire de l’armée française

Après la guerre de 1870-1871 émerge une nouvelle école de peinture militaire dont Édouard Detaille est l’un des fleurons. Longtemps ignoré dans les ouvrages sur l’histoire de l’art, le nom de cet artiste réapparaît depuis quelques années. Celui qui fut un ardent défenseur du patrimoine français et l’inventeur du musée de l’Armée sort de l’oubli.

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Couverture de l’armée française,. Types et uniformes (1884-1888)

Depuis le début du XXe siècle, la culture artistique a négligé voire exclu la peinture militaire. Le traumatisme de la Première Guerre mondiale et l’évolution du goût esthétique avec l’émergence des avant-gardes on déconsidéré un genre qui avait dominé de nombreux chefs-d’œuvre du XIXe siècle à la peinture française. Il suffit d’évoquer les noms de Gros et Géricault pour le premier Empire, Horace Vernet et les lithographes Charlet et Raffet pour la Monarchie de Juillet, Adolphe Yvon et Meissonier pour le Second Empire. La guerre de 1870 et la défaite qui s’ensuivit ont donné naissance en France à une nouvelle école de peinture militaire. C’est alors toute la société qui veut se souvenir de ces désastres et espérer en l’avenir. Parmi les très nombreux peintres militaires en activité durant la période qui va de la guerre de 1870 à 1914, un nom domine incontestablement celui d’Édouard Detaille. Cette place dans l’école française fut tout d’abord contestée de son vivant puis après une critique systématique par les promoteurs de l’art moderne, son nom disparut des histoires de l’art. En rejetant une esthétique qui n’était plus au goût du jour, on écartait une œuvre qui fixait la mémoire de la France.

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Combat d’artillerie dans un bois; épisode du siège de Paris, vers 1875

Et en oubliant l’homme, on commettait une injustice envers un des plus ardents défenseurs du patrimoine militaire français. En effet, Édouard Detaille fut l’inventeur et l’attisant du musée de l’Armée. Depuis quelques années, son nom réapparaît dans la littérature artistique et quelques-unes de ses œuvres emblématiques retrouvent considération Une récente monographie édité avec le soutien du ministère de la défense, permet de prendre connaissance d’un artiste au talent complexe, loin de la vision caricaturale qui a trop longtemps prévalu. Après une enfance privilégiée, bercé par les histoires du Premier Empire. Detaille entre dans l’atelier de Meissonier. Ses débuts sont prometteurs et il rencontre déjà le succès à un âge ou les autres font leur apprentissage. Dès le salon de 1668, à l’âge de vingt ans, Detaille expose une Halte de tambours qui défraie la chronique artistique. L’expérience décisive du jeune homme qui en 1870, ne connaît l’armée qu’à travers les spectacles militaires du Second Empire auxquels l’invite son frère aîné et les batailles que par les lithographies de la légende napoléonienne qui ont bercé sa jeunesse, c’est bien sur la réalité de la guerre lors du siège de Paris.

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Detaille en Mobile, en 1871

Le 19 septembre, il est sur une barricade à Villejuif avec son ami Frédéric Masson. Il fera un petit tableau rappelant ce baptême du feu : On voit poussant une brouette sur la gauche de la composition, Il est encore engagé à Châtillon, Bondy ou il manque de se faire tuer lors d’une reconnaissance. En novembre, le général Appert, chef de l’état-major du général Ducrot, l’attache en qualité de secrétaire. À sa personne. C’est ainsi qu’il participe à la bataille de Champigny, le dernier effort militaire du siège de paris pour rompre l’encerclement. Durant la journée du 2 décembre, il prend de nombreuses notes et fait des croquis. C’est là qu’il voit une scène qui l’a beaucoup marqué dont il fera un dessin et un petit tableau, tous deux offerts à des amis. Elle représente un rang de soldats saxons foudroyés par une mitrailleuse, nouvel engin de mort totalement absent dans la peinture militaire de l’époque. Cette réalité nouvelle de la guerre liée à la puissance de feu est passé presque inaperçue des commentateurs. Seul Jules Claretie a remarqué que Detaille, avec cette œuvre, avait noté une donnée essentielle : C’est un fait absolu, que jamais un peintre jusqu’ici n’a rendu tel qu’il est un champ de bataille couvert de morts. Les cadavres tombés là-bas gardent encore dans leur rigidité glacée, les apparences de la vie.

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La revue de Châlons, 9 octobre 1896 (salon de 1898 et exposition universelle de 1900

Qu’ils sont différent des morts qu’on nous peints d’habitude tombés à plat et de toute leur longueur. M. Detaille avait essayé de faire ses cadavres vrais, mais je n’avais point été frappé de cette vérité. Au salon de 1873, en retraite reprend cette vision réaliste de la guerre en y ajoutant une dimension historique : Proposer une synthèse de cette campagne qui se solde par une défaite. Dans ce tableau, comme dans les suivants, En reconnaissance (1876), Salut aux blessés (1877), Champigny (1879), Détaille a volontairement associé la chose vue chère aux peintres naturalistes et l’expression d’une sensibilité profonde de la société française, née de la défaite. Sa vision personnelle de la guerre, il la donne dans les deux panoramas qu’il réalise au début des années 1880. Ces immenses peintures, présentes dans des rotondes, donnaient une impression de réalité saisissante. C’est une étape essentielle dans sa carrière et il s’en est lui-même expliqué : Dans les panoramas de Champigny et de Rezonville, j’ai voulu montrer un champ de bataille dans sa réalité, sans poses conventionnelles, sans composition outrée, et sans aucune de ces invraisemblances enfantines que le public accueille avec trop de bonne foi.

Le panorama de la bataille de Rezonville lui a incontestablement permis d’affirmer cette vérité du champ de bataille, même s’il en a écarté les aspects les plus terrifiants. Car Detaille croit en l’avenir de la France et sans être un farouche partisan de la revanche comme son ami Paul Deroulède, il souhaite aider à son redressement moral. Parallèlement à ces témoignages douloureux de la guerre. Detaille va proposer sa vision d’un destin de la France. Elle s’ébauche avec le tableau qu’il expose au Salon de 1875, Le Régiment qui passe, décembre 1874. Le 54e régiment de ligne remonte le boulevard Saint-Martin, avec en tête son tambour-major. Ce tableau n’est pas un simple épisode de la vie parisienne, même si Detaille a portraituré ses amis de jeunesse et son maître Meissonier.

C’est déjà un signe du redressement militaire de l France : Après tant de choses sombres, de tableaux désespérés, om prenait un souverain plaisir à cette chose si simple et si joyeuse, le régime français, cadre reconstitués, marchand musique et tambours en tête, le drapeau déployé. Dans les années qui suivirent, Detaille s’intéresse de près à l’évolution de l’armée française, il participe comme officier aux grandes manœuvres de 1876 et aux suivantes comme peintre de cette nouvelle armée  porteuse de tous les espoirs de la nation. Nombre de ses tableaux représentent des scènes des grandes manœuvres ou les jeunes Français s’aguerrissent à la guerre moderne sous l’œil observateur de la population. Mais il fallait redonner une âme à cette armée républicaine et c’est Detaille qui la lui donne avec son ouvrage capital l’Armée française auquel il travaille pendant quatre années, de 1884 à 1888. Associé à l’historien Jules Richard, Detaille présente une histoire de l’armée française depuis la Révolution française à travers 346 dessins et 60 aquarelles hors-texte.

Érudit et collectionneur

Cette vision d’un avenir glorieux se retrouve dans les projets d’uniformes que Detaille, conçoit en 1911. Ce dernier cherche à allier les vieilles traditions nationales et les nécessités pratiques de la guerre moderne : Son projet de casque en est une parfaite illustration. Trois compagnies en tenue Detaille défilent lors de la revue du 14 juillet 1912 à Longchamp. Et même si les propositions seront finalement écartées, tout comme la tenue réséda concurrente, cette concrétisation de sa vision de l’esprit militaire français sera une des grandes joies de la fin de sa vie. Nombreux sont les peintres militaires du XIXe siècle à posséder des pièces d’uniformes et des armes dans leur atelier. Ces collections sont le fruit des nécessités du travail. À l’exemple de son maître Meissonier, Detaille est un véritable collectionneur, qui réunit avec méthode armes et uniformes et constitue aussi une bibliothèque incluant des recueils d’estampes. La réalisation de l’Armée française puis l’organisation de l’Exposition universelle de 1889 l’obligent à une discipline scientifique qu’il va appliquer dans deux domaines : La peinture napoléonienne et la création du musée de l’armée. C’est en effet à la suite de cette exposition que Detaille et ses proches collaborateurs décident de prolonger cet effort avec le projet d’un musée d’histoire militaire permanent. L’équipe décide de fonder en 1890 une société savante, La Sabretache porte un intérêt tout particulier au Premier Empire.

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La victoire est à nous : Le soir d’léna, 14 octobre 1806 (1894)

L’époque est favorable à un renouveau napoléonien. Comme l’a bien noté Jean Tulard. Iéna venge Sedan. Et Maurice Barrès peut proposer à la jeunesse française née après 1870, la figure de Napoléon comme professeur d’énergie. Detaille n’ignorait rien de l’histoire napoléonienne, apprise dès l’enfance et auprès de Meissonier, puis enrichie par la lecture de nombreux mémoires publiés au début du siècle et par la suite oubliés. Au salon de 1892, la sortie de la garnison de Huningue réalise le passage historique et symbolique entre la guerre de 1870 (siège de Belfort) et le Premier Empire la résistance pour la gloire. Detaille déploie déjà son érudition en matière d’uniformes et d’armes qu’il collectionne avec discernement.

L’inventeur du musée de l’Armée

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Le général Lasalle tué à Wagram (Salon de 1912)

Mais à la différence de ses prédécesseurs, Detaille mettra aussi son érudition et son énergie au service d’un projet muséographique qui lui tient particulièrement à cœur : Le musée de l’Armée. Après de nombreux efforts et l’aide des membres de la Sabretache, il obtient la création du musée en 1896 et va s’activer à l’installation des premières salle qui bénéficient notamment du legs des collections Meissonier et des donations des familles de militaires qui ont fait l’histoire de France. Detaille concrétise ainsi son rêve. Après sa mort, ses collections viendront enrichir le musée. Ainsi Detaille a fait œuvre d’historien toute sa vie, imposant une rigueur qui n’était pas toujours de mise dans la peinture d’histoire, même si Meissonier en avait fait sa marque avant lui. Des critiques d’art ont tourné en dérision son souci du détail juste, jugé nuisible à l’effet général de ses compositions.

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La salle Detaille au musée de l’Armée après son inauguration en 1916

C’était ne rien comprendre à cette nouvelle exigence de réalisme. En effet, cette précision n’excluait pas chez Detaille une vision ambitieuse et Synthétique de notre histoire. Après de nombreuses hésitations, il dévoilait en 1905 sa composition pour l’abside du Panthéon, qui achevait la décoration de l’édifice. La chevauchée de la gloire fixait pour la nation un destin ambitieux.

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