LA GUERRE DU RENSEIGNEMENT 1939-1945

Loin de l’image véhiculée par les romans ou les films d’espionnage, le renseignement est l’un des aspects, encore trop méconnu mais pourtant essentiel, de tous conflits armés. Si son importance s’est avérée dès les guerres de l’Antiquité, ce n’est qu’au XXe siècle que de grands services spécialisés se structurent véritablement, aussi bien au sein des États totalitaires que dans les grandes démocraties occidentales. La Seconde Guerre mondiale constitue à cet égard un moment décisif dans l’histoire du renseignement.

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Soldats de la Luftwaffe transmettant un message via la machine Enigma

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les guerriers de l’ombre s’affrontent à l’échelle de la planète tout entière, y compris sur le territoire des États neutre, afin d’être sans cesse en mesure de communiquer aux décideurs militaires et politiques les éléments nécessaires pour anticiper les actions de l’adversaire. Connaître les intentions de ce dernier tout en veillant à protéger ses propres renseignements, distiller à bon escient des informations erronées afin de conduire l’ennemi à sa perte, telles sont les effets quelques-unes des principales missions assignées aux organismes chargés du renseignement entre 1939 et 1945.

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Machine Enigma

Dès lors, les moyens comme les méthodes, employés font une large place à l’inventivité et s’appuient sur la duperie, voire même sur l’illégalité, dans un contexte de secret absolu. Churchill se plaisait à souligner qu’en temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle devrait toujours être préservée par un rempart de mensonges. Les dernières heures qui précèdent le conflit sont marquées du sceau de l’Abwehr, le service de renseignement et de contre-espionnage allemand. Dans la soirée du 31 août, à Geiwitz, un de ses commandos, en uniforme polonais attaque le poste de radio de cette ville frontalière de Haute-Silésie et laisse derrière lui le cadavre d’un déporté exécuté pour la circonstance, preuve supposée de la duplicité polonaise. S’appuyant sur ce prétexte, Hitler envahis la Pologne dès le lendemain à l’aube. Cet épisode témoigne du rôle déterminant que les services de renseignement ne vont désormais cesser de jouer au cours de la guerre. Pour Hitler en effet, le renseignement est un instrument capital dans la lutte qu’il livre aux démocraties depuis son arrivée au pouvoir tant pour pénétrer leurs intentions que pour les déstabiliser et les tromper sur ses intentions réelles. Il nomme en 1935 l’amiral Canaris à la tête de l’Abwehr, qui devient un organisme puissant et tentaculaire divisé en trois sections, L’Abwehr I, en charge de la recherche d’informations secrètes au profit des forces armées et actionnant de très nombreux agents à l’étranger, L’Abwehr II dédié au sabotage et aux activités subversives, et L’Abwehr III auquel sont dévolus la sécurité militaire et le contre-espionnage.  L’Abwehr Devenue en 1938 l’une des cinq directions du haut état-major, coiffe enfin la sous-direction Étranger chargée des informations ouvertes délivrées par les diplomates et attachées militaires allemands, particularité que les Alliés ne vont cesser d’exploiter savamment tout au long de la guerre enfin de délivrer de fausses informations.

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Affiche de mise en garde contre la 5e colonne, par Paul Collin, 1939-1940

Toutefois l’Abwehr se heurte très rapidement au service de renseignement de la SS de Himmler (SD, Sicherheitsdienst) qui empiète sur son espace. La lutte acharnée que se livrent ces deux organismes s’achève par l’arrestation de Canaris en février 1944 et la quasi disparition de L’Abwehr au profit du DS. Dirigé par le colonel Rivet, le 2e Bureau français, qui est loin de rassembler, les nombreux effectifs de l’Abwehr présente une articulation simple autour du service de renseignement (SR), et du service de centralisation du renseignement (SCR) s’occupant du contre-espionnage. Devenu 5e Bureau de l’état-major en septembre 1939, le service de renseignement français dissous lors de l’armistice de juin 1940, n’en poursuit pas moins sa lutte dans la clandestinité mais à une échelle relativement réduite. Le SCR se camoufle ainsi derrière l’appellation de la Société des travaux ruraux (TR) dirigée par le colonel Paillole,  tandis qu’un SR Air et un SR Marine apparaissent. Après le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord, une partie des agents de ces services partent poursuivre la lutte aux côtés du général Giraud en liaison avec les services britanniques. Le général de Gaulle dispose, lui aussi, de sa propre organisation de renseignement et de contre-espionnage depuis sa création le 17 janvier 1942 par le commandant Dewavrin, alias Passy, du Bureau central de renseignement et d’action militaire (BCRAM), rebaptisé le 28 juillet suivant BCRA.

En dépit des relations complexes et de nombreuses rivalités, la fusion entre les services de la France libre et ceux rattachés au général Giraud intervient le 27 novembre 1943 à Alger avec la mise sur pied d’une unique Direction générale des services spéciaux (DGSS) placée sous les ordres de Jacques Soustelle. À la suite de l’armistice de juin 1940 et jusqu’à l’entrée en guerre des États-Unis, les services secrets britanniques vont combattre l’Abwehr quasiment seuls.

Winston Churchill, Premier ministre depuis mai 1940, est un partisan convaincu de la guerre non conventionnelle, soutenant tout au long du conflit l’action de ses services de renseignement quand il ne va pas jusqu’à dicter leur conduites, leur concédant toujours plus de moyens. L’organisation des services britanniques est complexe : Elle regroupe l’Intelligence Service ou M 16, chargé du renseignement extérieur et dirigé par Sir Stewart Graham Menzies, ainsi que le M 15, auquel est confié le contre-espionnage. Ces deux structures d’avant-guerre sont renforcées, dès juillet 1940, par un nouvelle organisme, le Spécial Operations Executive (SOE), qui se voit confier par Churchill en personne la mission de mettre le feu à l’Europe par le sabotage et la subversion. Même si en théorie le SOE, doit tenir à l’écart la lutte pour le renseignement, ses activités auprès des mouvements de résistance en Europe, qu’il a pour tâche d’alimenter en armes et matériel, le conduise fréquemment à empiéter sur la sphère d’influence du M 16. La section française du SOE (Section F), placée sous l’autorité du colonel Maurice Buckmaster, est assurément l’un des plus actives et des plus développées, actionnant pas moins d’une cinquantaine de réseaux au moment du débarquement de juin 1944. Chacun deux est fréquemment spécialisé dans un type d’action précis, qu’il s’agisse de sabotages, d’attentats, de parachutages ou bien encore des missions de renseignement. L’efficacité des services britanniques tient à deux atouts majeurs. Il dispose tout d’abord d’un vaste réseau d’informateurs, agents permanents ou occasionnels, sélectionné dans le pays cible en fonction de leurs possibilités d’accès aux sources du renseignement, qu’il soit d’origine militaire, diplomatique, scientifique ou industriel.

Le recrutement des agents s’est opéré généralement avant que les hostilités n’éclatent, comme en témoigne le spectaculaire double cross system que les Britanniques mettent en place dès 1937, alors que l’Abwehr s’efforce d’implanter sur le territoire anglais un réseau d’une dizaine d’agents dont l’un deux Snow est déjà en contact avec l’Intelligence Service. Cet agent double va fournir aux services britanniques les clés qui leur permettront d’arrêter ou de retourner, dès 1940, la totalité des agents allemands présents ainsi que tous ceux qui sont introduits par la suite. Encadrés par leurs officiers traitants, les nouveaux agents doubles ainsi recrutés, surnommés double cross, donnent d’entrée de jeu un atout déterminant aux services de renseignement britanniques, qui, tout au long du conflit, disposent d’informations capitales sur le fonctionnement de l’Abwehr, en Allemagne comme dans tout l’Europe occupée, sans que celle-ci ne soupçonne à aucun moment le subterfuge.

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Message ultra décrypté par les services britanniques

Toutefois, l’une des principales sources du renseignement britannique demeure le cryptage des messages chiffrés transmis par les services allemands via la machine Enigma adopté par la Wehrmacht dès 1937pui, peu après, par la Kriegsmarine et la Luftwaffe. La Grande-Bretagne dispose pour ce fait, depuis 1919, d’une structure spécialisée, la Gouvenment Code and Cypher School (GC and CS) installée à Bletchley Park au nord de Londres. Reprenant les travaux effectués avant la guerre par les mathématiciens polonais et des spécialistes français, les cryptographes de Bletchley Park parviennent à décrypter régulièrement les messages Enigma de la Luftwaffe à compter de mai 1940 puis ceux de la Kriegsmarine l’année suivante pour enfin lire en clair les textes de la Wehrmacht au printemps 1942. Les renseignements ainsi collectés reçoivent la dénomination d’Ultra, en référence au code secret de l’amiral Nelson à Trafalgar. En 1942-1943, les Britanniques sont en mesure de lire plusieurs dizaines de milliers de messages par mois, ce qui leur permet de connaître avec exactitude l’état de l’armée allemande, sa position, ses besoins logistiques, les opérations projetées par le haut état-major, ainsi d’anticiper au mieux la riposte alliée. Le secret d’Ultra est sans doute celui qui est le mieux gardé de tous le conflit : Seule une trentaine de personnes connaît son existence, révélé au grand public seulement dans les années 1970. La méfiance de Churchill est telle que pour protéger Ultra, il accepte même que des vies britanniques soient perdues pour empêcher les Allemands de comprendre que leur système Enigma est mis à jour. Ainsi, le Premier ministre britannique est mis au courant du raid prévu sur Coventry en novembre 1940 mais refuse de faire évacuer la ville afin de protéger sa source. Pour autant les services secrets de sa gracieuse Majesté connaissent également des défaillances puisque la marine allemande est en mesure de décrypter jusqu’à l’été 1943 le code naval britannique et ainsi remporter la première manche de la bataille de l’Atlantique grâce à ses U-Boote. Ce n’est que grâce à l’adoption d’un appareil de cryptographie que la Royal Navy peut à la fin de 1943 renverser le rapport de force sur mer en sa faveur. L’entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941 et la mise en place de leur service de renseignement l’Office of Strategic Service (OSS) créé par le colonel Donovan sur le modèle du SOE, permettent aux Britanniques de disposer d’un appui considérable en matière de renseignement.

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Faux blindé utilisé pour l’opération Fortitude

De nouveaux réseaux voient le jour dans l’Europe occupée ainsi que dans les pays neutres comme la Suisse ou le poste de Berne, dirigé par Allen Dulles, devient un des centres névralgiques du renseignement allié. Cet accroissement en hommes comme en moyens permet, par ailleurs, de donner à la guerre du renseignement une dynamique nouvelle avec le développement de manœuvres dites d’intoxication, dont les britanniques sont devenus les spécialistes. Visant à leurrer l’ennemi sur ses intentions réelles, Ces dernières sont utilisées de manière systématique par les Alliés pour préparer et appuyer toutes leurs grandes opérations stratégiques et tactiques à partir du débarquement en Afrique du Nord de novembre 1942. Les responsabilités de ces manœuvres en Méditerranée est dévolue à une section baptisée Force A, dirigée par le lieutenant-colonel Dudley Clarke. C’est ainsi que son organisation de multiples plans de couverture et d’intoxication de l’opération Torch. La mise en pratique de ces plans, jointe à l’excellence des mesures de sécurités couvrant le secret des opérations, provoque la surprise des Allemands et assure un total succès au débarquement du 8 novembre 1942. Dans le même temps, la Force A,  monte une série de manœuvres d’intoxication dans les déserts de Libye qui contribuent au succès de la 8e armée britannique à El-Alamein.

En 1943, les opérations militaires des Alliés en Europe continuent de concerner exclusivement le secteur méditerranéen. Après la campagne de Tunisie, la Force A reçoit pour mission de détourner l’attention de l’ennemi du prochain objectif, la Sicile et de simuler des menaces de débarquement en Sardaigne et en Grèce grâce à toutes sortes de stratagèmes. Ce N’est toutefois qu’à la fin de 1943 que les Alliés mettent sur pied une section spéciale chargée des questions d’intoxication. Cette section OPS (B) se subdivise en deux sous-sections : La première s’occupe de la Visual Deception ou intoxication visuelle, c’est-à-dire du camouflage des préparatifs réels et de l’exposition de préparatifs fictifs reposant sur la fabrication de matériels militaires factices, et la seconde couvre les Special Means ou moyen spéciaux, c’est-à-dire, essentiellement, des agents transmetteurs d’informations. L’Ops (B) est rapidement chargée de mettre en action un Plan de dissimulation tactique, baptisé Fortitude et comprenant deux parties : La première, Fortitude Nord, qui a pour but d’obliger les Allemands à maintenir le maximum de force en Scandinavie; la seconde, Fortitude Sud, vise à persuader le haut état-major allemand que le débarquement, qui interviendrait ultérieurement dans le Pas-de-Calais.

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Photo d’un camion fictif

Si l’opération Fortitude Nord, engagée dès février 1944, n’est guère une réussite, les Allemands ne prenant pas la menace au sérieux et soupçonnant même la manœuvre d’intoxication, Fortitude Sud s’avère beaucoup plus efficace. Pour rendre crédible cette opération, il est indispensable de faire croire aux Allemands que les Alliés disposent en Grande-Bretagne de forces suffisantes en effectifs et en moyens pour alimenter deux débarquements successifs, dont le second est le principal. Les Alliés imaginent donc la création d’un groupe d’armées fictives le First US Army Group (FUSAG) qui serait confié au général Patton. Mais si le FUSAG est fictif, un certain nombre des unités présentées comme en faisant partie est bien réel, ce qui permet de dissimuler jusqu’au bout son caractère de manœuvre d’intoxication.

Afin de le rendre crédible, les Alliés mettent en place des dizaines de stratagèmes s’adressant aux services allemands de radiodétection d’écoutes, d’interception, de radiogoniométrie, à la Kriegsmarine et à la Luftwaffe, et utilisant les Double Cross Agents. Ces derniers ont pour tâche de transmettre à l’Abwehr des rapports rendant compte de ce qu’ils voient, chacun à leur poste, descriptions qui doivent correspondre exactement aux rares photographies aériennes prises par les quelques avions ennemis qu’on laisse survoler la région. Il faut attendre la fin juillet pour que le haut état-major commence à douter de la réalité d’un second débarquement. Fortitude constitue incontestablement un extraordinaire succès. À la veille du jour J, le haut état-major maintient 17 divisions en Scandinavie, et 26 dans l’Europe du Sud-est, persuadé qu’un débarquement dans le Pas-de-Calais, le plus considérable encore doit succéder à Overlord. Il a attendu cette deuxième opération pendant six semaines, alors que les Alliés avaient estimé  à une vingtaine de jours tout au plus la crédibilité de leur manœuvre d’intoxication. Le débarquement de Normandie témoigne ainsi de l’habilité et de la capacité d’action des services spéciaux alliés alors qu’aucune Double Cross Agent n’est démasqué. Si début août, les Allemands cessent de croire à la possibilité d’une seconde opération amphibie, les Britanniques s’attachent dès lors à les convaincre que cette annulation relève uniquement de considérations tirées de la réalité du terrain.

Guerre du secret, la guerre du renseignement pendant le second conflit mondial l’est assurément et demeure à ce jour peu connu du grand public, loin des faux-semblants littéraires et cinématographiques. Ses acteurs ont gardé le silence jusqu’à leur disparition, les archives sont rares même si les services britanniques ont fait rédiger une histoire officielle de cette période qui éclair d’un jour nouveau la compréhension des événements.

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