LA GUERRE D’INDOCHINE LE TOURNANT DE 1949-1950

Depuis quelques années, la guerre d’Indochine fait l’objet d’un renouveau historique avec l’ouverture des archives françaises  dans les années 1980 et l’internationalisation des sources et des approches. Si tous les aspects politiques, militaire, économique, socio-culturel en sont explorés, c’est son contexte régional et international qui suscite les recherches les plus prolifiques. Ces travaux apportent un nouvel éclairage sur ce qui fut nommé le tournant de 1949-1950.

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Soldat transmettant un message par radio dans un village des Hauts-Plateaux, 26 avril 1950

Restée marginal dans la mémoire collective des Français, la guerre d’Indochine a d’abord été victime de sa fin. La défaite de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954, a inhibé toute politique française indépendante en Asie pendant une décennie, puis toute volonté de construire la mémoire politique d’une guerre si peu populaire qu’en février 1954, à peine un mois avant le déclenchement de l’ultime grande bataille, seulement 8% des Français en approuvèrent le principe! Elle n’a fait depuis lors, que de brèves apparitions sur la scène éditoriale et médiatique, notamment à l’occasion des cérémonies officielles du cinquantenaire de la bataille de Dien Bien Phu en 2004. Certes le pouvoir politique s’est montré sensible aux revendications des associations d’anciens combattants, en érigeant le mémorial de Fréjus pour l’ensemble des victimes des guerres Indochine (1940-1945 et 1945-1954), puis en instituant en 2005 une journée nationale d’hommage aux morts pour la France en Indochine, fixée au 8 juin. Quant aux anciens d’Indochine, une poignée d’entre eux, continue de lutter contre l’oubli en exorcisant leurs combats, leurs amours et leurs blessures de jeunesse avec les armes du souvenir et de la plume.

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Opérations menées par le 5e régiment étranger d’infanterie sur la route Hanoï-Haiphong, avril 1950

Mais, en dehors de quelques exceptions médiatiques, la guerre d’Indochine ne fait pas recette, au Vietnam, ou les deux tiers de la population ont moins de 30 ans, elle paraît tout aussi lointaine, sauf pour les amateurs du tourisme de mémoire. En quelques décennies, toute la région a connu de profonds bouleversements géopolitiques. Réconcilié avec ses voisins après une longue période d’isolement, entraîné par le miracle économique de l’Asie oriental et le renouveau de la puissance chinoise, le Vietnam s’est engagé dans une politique d’ouverture et de modernisation qui a facilité son décollage économique et son intégration régionale et mondiale. Il ne faudrait pas pour autant déduire de ce contexte que la guerre d’Indochine n’est plus qu’un objet historiographique marginal. Son étude, certes fut longtemps délaissée par les historiens de métier, particulièrement en France ou les spécialiste lui ont préféré la période coloniale celle de ses origines.

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Mémorial national des guerres en Indochine à Fréjus

Cependant après les ouvrages de références publiés  dès 1952 par Paul Mus et Philippe Devillers et les premières synthèses sur la fin de la guerre et la bataille de Dien Bien Phu dans les années 1960, elle a fait l’objet d’un véritable renouveau historiographique : Un première phase concomitante de l’ouverture des archives françaises, dans les années 1980; une seconde marquée, partir des années 1990, par la diversification des données explorés autant que par l’internationalisation des sources et des approches. Outre les grandes synthèses et les dictionnaires, ce regain d’intérêt a touché tous les aspects, politique, militaires, économiques et financier socioculturels ou encore religieux. Mais c’est sans doute, le contexte régional et international de cette guerre qui, avec l’essor de l’histoire globale et multi-archives, a fait l’objet des recherches les plus prolifiques, notamment autour d’une nouvelle école américaine désireuse de mieux comprendre les origines de la guerre du Vietnam.

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Le général de Lattre de Tassigny, accompagné du général de division de Linarès, passe en revue les goumiers du 3e Tabor, avril 1951

C’est dans ce contexte qu’il faut situer la réévaluation de l’année 1949-1950, longtemps présente dans l’historiographie classique comme un tournant majeur entre la phase coloniale du conflit et son entrée dans la guerre froide. Conçue à la fin de la Seconde Guerre mondiale comme une opération de reconquête d’un territoire colonial abandonné à l’occupation japonaise et l’ascension des nationalistes vietnamiens, la guerre d’Indochine s’est vite enlisée. Officielle, il n’y a pas de guerre, seulement des opérations de police ou de pacification.

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Déchargement d’un avion de chasse du porte-avions d’escorte américain Windam Bay, dans le port de Saïgon, 26 janvier 1951

Mais pour une frange minoritaire de l’opinion, c’est une sale guerre selon l’expression d’Hubert Beuve-Méry, directeur du Monde, source de scandales politico-militaires (affaire des généraux) ou politico-financiers (trafic des piastres). À partir de 1949, un mouvement d’opposition commence à se structurer. Sous l’égide du Parti communiste français (PC), qui multiplie campagnes de presse, manifestations et grèves. Début 1950, plusieurs militants communistes sont arrêtés, dont le quartier-maître Henri Martin qui, de retour d’Indochine, se voit infliger une peine de cinq ans de prison pour propagande hostile à la guerre. Mais le mécontentement touche également les milieux intellectuels et chrétiens progressistes : Témoignage de chrétien, par exemple, dénonce le recours à la torture dès juillet 1949. Officiellement, les dirigeants français affectent l’optimisme et promettent le dernier quart d’heure. En coulisses certains sont plus inquiets : La guérilla menée par la jeune armée populaire du Viêtnam (APV) immobilise un nombre croissant de troupes et provoque des pertes de plus en plus lourdes; en Chine, les troupes communistes multiplient les succès. Enfin, même si elle ne dépasse jamais 10% des dépenses publiques, la guerre coût cher (45% du budget militaire en 1950), au moment où la France doit procéder à son réarmement dans le cadre européen. Dans un rapport rédigé en juin 1949, le général Revers chef d’état-major général des forces armées, a dressé un bilan peu encourageant de la situation qu’il a entrevue en Indochine, décrivant un matériel usagé, des hommes dispersés et peu motivés. Il a proposé, pour y remédier, d’accélérer la mise sur pied de la jeune Armée nationale du Viêtnam (ANV) et d’associer les États-Unis au financement de la guerre, deux orientations intimement liées entre elle dans le domaine financier.

L’Indochine, un des fronts de la Guerre froide

En mars 1949, les accords signés à Élysée avec l’ex-empereur Bao Dai ont reconnu l’indépendance du Viêtnam dans le cadre de l’Union française, mais il faut aller au-delà des déclarations de principe. Des conventions techniques organisent, le 30 décembre, les transferts de compétences de souveraineté interne aux nouveaux États associés du Vietnam, du Cambodge et du Laos. Elles prévoient, en particulier, une politique de transferts de matériels et de pouvoirs aux armées nationales, ainsi que la création d’écoles d’instruction militaire. D’un point de vue strictement juridique, la guerre n’est donc plus coloniale puisque le corps expéditionnaire français défend désormais l’indépendance d’un État allié. On pressent néanmoins le caractère fragile, sinon artificiel, d’une construction politico-juridique qui aggrave singulièrement la dimension civile de la guerre. Pour l’heure, ces décisions permettent de mieux vendre la guerre aux Américains, dont Paris espère une aide matérielle et financière importante. Parallèlement, les communistes chinois triomphent de leurs adversaires du Guomintang, le parti chinois dirigé par Chiang-Kai-chek, et Mao proclame la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949. L’arrivée des troupes communistes chinoises aux frontières du Tonkin va bouleverser la donne. Le 18 janvier 1950, la République démocratique du Viêtnam (RDV) et reconnue par la République populaire de Chine (RPC), le 230 par l’URSS, suivies par la Corée du Nord et de nombreux pays d’Europe centrale et orientale. Cette double décision accélère la reconnaissance des États associés, le 7 février, par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Le 21, Ho Chi Minh proclame la mobilisation générale. Désormais, chacun des deux Viêtnam s’identifie à l’un des camps de la guerre froide : Le Vietnam de Bao Dai, au monde libre; le Vietnam D’Ho Chin Minh, au monde communiste. Le 25 juin débute la guerre de Corée. Engagés dans un lobbying intensif auprès de leurs Alliés américains, les Français n’ont pas de mal à les convaincre de l’interdépendance entre les deux fonts : Conditionnée par une surestimation de la menace chinoise, l’administration Eisenhower a déjà reconnu à l’Indochine le statut d’une région-clef dont la perte serait grave pour les intérêts américains. L’Asie paraît s’enfoncer inexorablement dans la guerre froide, dont l’Indochine est l’un des fronts chauds.

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Participation du 3/43e régiment d’infanterie coloniale à l’opération Réminiscence en Cochinchine. 1951

Bien que moins importante, quantitativement, que celle des États-Unis aux français et aux États associés, l’aide chinoise s’avère déterminante pour la survie d’un régime dangereusement isolé depuis qu’ho Chi Minh a proclamé l’indépendance de la RDV, le 2 septembre 1945. Réuni du 21 janvier au 3 février 1950, le 3e plénum du Parti communiste indochinois (PCI) met fin à une relative neutralité extérieure et adopte une ligne orthodoxe nettement anti-titoïste : c’est le prix à payer pour que Ho Chi Minh qui se trouve à Moscou au même moment obtienne nom seulement de Staline, très suspicieux à son égard, mais aussi de Mao, l’intégration complète de son parti au bloc communiste que dirige d’une main de fer le chef du Kremlin. À son retour, Ho Chi Minh s’arrête secrètement à Pékin, qu’il a identifié comme la clef de la survie de la RDV, pour négocier l’aide  chinoise. Alors qu’il avait soin de marquer son soutien à Mao en envoyant un millier d’hommes, au milieu de l’année 1949, combattre les troupes du Guomintang aux côtés des troupes locales du Parti communiste chinois, il obtient l’engagement formel de la République populaire de Chine à apporter une aide militaire, médicale, politique et économique, aux troues du général Giap. L’aide de la Chine qui a dépêché auprès des dirigeants vietnamiens des conseillers politiques et militaires de haut niveau permet aux troupes de Giap de disposer d’un vaste sanctuaire et d’introduire des doses croissantes de guerre conventionnelle dans ce qui n’était jusqu’alors qu’une guérilla isolée. Le résultat ne se fait pas attendre : au début du mois d’octobre, les troupes françaises sont piégées dans une gigantesque embuscade et doivent évacuer successivement, dans le plus grand désordre, les grands postes frontaliers du Nord-Tonkin de Lao Cai à Lang Son, en passant par Cao Bang, C’est une défaite très grave : Non seulement les Français perdent 5000 hommes dans les combats de la Route coloniale no4 (RC$) mais, désormais, la frontière est très largement ouverte entre le Viêtnam et la Chine, La fin de l’année 1950 s’achève avec l’arrivée d’un chef prestigieux, le général de Lattre, nommé haut-commissaire et commandant en chef en Indochine. Son audace, sa force de conviction (utile en particulier, pour achever de convaincre les Américains d’augmenter encore leur aide) facilitent quelques succès tactiques. Au bout du compte, cependant, l’effet de Lattre s’avère éphémère, voire illusoire. 

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Ho Chi Minh et le général Giap : le Viêt-Minh reçoit des conseils techniques de la Chine communiste

Récemment, l’historiographie a nettement relativisé le tournant de 1950, marquée  par l’entrée officielle de l’Indochine dans la guerre froide. Ni dans un camp ni dans l’autre, les divergences et les contradictions à propos de la construction du Viêtnam post-colonial ne se sont estompées. Au sein du PCI, l’aide militaire et civile chinoise a renforcé le poids de la Chine au Vietnam, Ce qui s’est accompagné de tensions entre vietnamiens et chinois, notamment dans le domaine militaire, les mémoires du général Chen Geng chef de la mission militaire chinoise, reflètent l’acuité des désaccords tactiques et stratégiques avec les commandants vietnamiens d’unité et même avec le général Giap. De même dans le camp occidental, Français, Américains et Britanniques ont continué de nourrir des visions divergentes de la stratégie et du degré nécessaire d’indépendance pour le Viêtnam de Bao Dai. Les préjugés ethnocentriques des Occidentaux les ont conduits à ravaler Ho Chi Minh et ses collaborateurs au rang de simples marionnettes de Moscou ou de Pékin. À Washington comme à Saïgon, les luttes bureaucratiques ont été virulentes, tout particulièrement au Département d’État entre asiatistes  et européistes. Enfin, d’un bout à l’autre de la guerre, les décideurs français ont cherché à conserver à la France son hypothétique statut de grande puissance mondiale, fut-ce en faire la guerre à crédit en Indochine et avec la ferme volonté de défendre ses propres intérêts politiques et militaires, économiques et culturels, parfois sans égard pour l’indépendance des alliés vietnamiens.

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Parachutistes d’un bataillon de renfort atterrissant sur le champ de bataille de Dien Bien Phu, 16 mars 1954

En somme, les continuités semblent l’avoir emporté sur les ruptures. Mais les abcès créés par toutes ses tensions, entre blocs comme entre alliés, ont éclaté au grand jour lors de la bataille de Dien Bien Phu et des négociations de Genève. Faute d’avoir opéré à temps un choix clair entre l’intensification de la guerre, qui eût impliqué l’envoi du contingent et de nouvelles dépenses (mais sans garantie de succès), et la négociation avec Ho Chi Minh, comme le recommanda Pierre Mendès France après le désastre de la RC$, les dirigeants de la IVe République ont cru ou affecté de croire que la vietnamisation et l’américanisation du conflit pourraient conduire à la victoire. Seuls quelques observateurs furent assez lucides pour prédire, dès 1949-1950 qu’une politique prolongerait immanquablement  la guerre civile tout en préparant la relève de la France par les États-Unis.

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Conférence de Genève, Palais des Nations, juillet 1954

En revisitant ainsi cet épisode douloureux de cette histoire, les chercheurs rappellent qu’en définitive, l’histoire n’est jamais réductible aux caprices d’une mémoire que guettent en permanence, selon les passions du moment, l’amnésie ou l’hypermnésie.

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