LE RETOUR DES SOLDATS DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

L’impossible démobilisation intime

La guerre a violenté les corps, perturbé les esprits; les hommes qui rentrent ne sont plus ceux qui sont partis. Les femmes qui les accueillent au foyer ne sont plus celles qu’ils ont quittées, elles ont travaillé dur, assumé seules les enfants. Quand arrive l’heure du retour tant espéré, les couples si longtemps séparés vont devoir s’apprivoiser, conjurer ensemble les traumatismes, renouer les fils d’une relation brutalement interrompue pour construire ensemble une nouvelle vie.

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Carte postale

Janvier 1916, Marguerite Lesage note dans son Journal de guerre d’une française : Mauvaise journée car j’ai reçu une photo de Maurice et je l’ai trouvé si changé, si amaigri, le regard plus dur encore, un regard que je ne reconnais plus; 17 janvier 1918, quelques jours après l’armistice dans l’attente du retour de son mari dont elle est séparée depuis quatre ans, une lectrice écrit dans La Femme de France : La guerre est sur le point de finir, on va me le rendre, je suis folle de joie, mais j’ai peur. Je l’aime plus que jamais, mais notre amour ne peut plus être le même. Comprendra-t-il. Acceptera-t-il. Dès la guerre, la question du retour dus soldats dans leur monde affectif, amoureux, et de l’empreinte du conflit sur les relations de couple est posée avec clarté et, on le voit aussi dans ces témoignages, avec inquiétude parfois. L’éloignement qu’impose la guerre et les expériences nouvelles qu’elle donne à vivre aux hommes comme aux femmes obligent en effet à penser le couple, à s’interroger sur son avenir.

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Le retour au foyer, broderie, G. Wellelé

Or si on a beaucoup écrit sur la Grande Guerre, cette question du retour des soldats dans leur intimité est, pour une large part, restée dans l’ombre. Comment se déroule le retour des hommes dans leur foyer. Les conditions de vie imposées par la guerre sont-elles une influence durable sur les relations hommes/femmes à l’échelle intime. En d’autres termes, la guerre est-elle une simple parenthèse dans la vie de couple ou continue-t-elle d’agir bien au-delà de ses bornes chronologiques traditionnelles, et le cas échéant, de qu’elle manières. Pour esquisser une réponse, il nous faut tout d’abord remonter à la période de la guerre elle-même afin d’analyser la façon dont le retour est pensé, imaginé pour ensuite confronter cette projection au retour réel dans la vie conjugale. La masse de correspondance échangée pendant la guerre entre les hommes et les femmes est une expérience inédite d’écrire l’amour, le couple.

Cette mise en mots du sentiment amoureux, de la vie à deux, est une occasion unique, pour les hommes comme pour les femmes, de s’interroger sur ses propres sentiments, sur ce que l’on souhaite partager avec l’autre, sur la place de chacun dans le couple et dans la famille. Pour l’historien, c’est une trace exceptionnelle qui permet, malgré les filtres et les écrans, une entrée dans l’intime, qui autorise l’écriture d’une histoire de sentiment amoureux pendant le conflit, car l’éloignement et les expériences vécues durant cette longue séparation obligent à penser la relation de couple. Cette correspondance évoque bien sûr le présent, l’absence, la frustration, le manque, le désir, mais elle fait aussi une place importante à l’avenir à deux, à la reprise de la vie commune, pensée partir de cette expérience de guerre singulière et si douloureuse. 

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Poilu lisant son courrier

Cette nécessité d’anticiper le retour et de l’écriture à l’autre obéit à plusieurs exigences. Elle est une façon de conjurer la mort en imaginant le futur et en se projetant dans l’avenir, de tenir dans des conditions particulièrement éprouvantes de la guerre, et en ce qui nous concerne ici, de garder le lien avec l’être aimé, de maintenir le contact, de conserver sa place dans le couple, voire de la redéfinir à l’aune de l’expérience vécue. De façon quelque peu schématique, les mots échangés pour dire ce retour rêvé traduisent, trois préoccupations majeures. La volonté tout d’abord de dire l’amour toujours vivant, et peut-être exacerbé par l’absence, en utilisant des mots tendres, des surnoms, des diminutifs assortis de possessifs; des mots qui disent avec pudeur, le désir physique, charnel, le besoin d’étreindre et d’embrasser l’être aimé, qui rêvent les baisers des retrouvailles et la tendresse renouvelée une fois l’épreuve enfin terminée. Ce sont ensuite des projets de vie à deux, imaginés dans la tourmente, avec des mots qui rappellent le bonheur d’être ensemble, qui évoquent la vie d’antan, forcément idéalisée du fait des douleurs du présent, qui dessinent la plupart du temps des vies simples, normales, heureuses parce qu’amoureuses des projets d’enfants issus de cette union comme ravivée par la séparation subie.

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Lettre écrite par un soldat au front 1917

Enfin, les mots échangés laissent entrevoir les inquiétudes liées aux expériences vécues pendant le conflit et aux traces qu’elles peuvent avoir laissées physiquement comme moralement. Dans ce domaine, les correspondances sont plus discrètes car cela ternirait les preuves d’amour que l’on veut se donner et doivent être complétées par d’autres sources, comme les journaux intimes ou les articles parus dans la presse féminine, qui hésite moins à avoir les peurs de retrouver, autre changé et d’avoir changé soi-même, qui s’inquiètent du bouleversement intime que l’événement a pu produire et de la nécessaire adaptation de la vie conjugale que ces modifications induisent. Cette anticipation du retour et l’imaginaire avec lequel les couples se retrouvent posent une question double : Celle de la confrontation de ce qui a été imaginé avec la réalité des retrouvailles et celle de la conciliation des expériences de guerre vécues par les hommes et par les femmes. Le retour des soldats met un terme à la correspondance échangée durant le conflit, obligeant alors l’historien à se tourner vers d’autres sources pour appréhender la façon dont les hommes et les femmes se retrouvent et reprennent leur vie conjugale après l’épreuve. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le silence accompagnant le retour des hommes peut être contourné et il est possible de trouver des espaces ou la vie de couple est parlée. Les publications médicales, la presse féminine et féministe, les mémoires qui se penchent sur la vie passée, permettent une approche de l’intimité et une analyse de la place qu’occupe le conflit dans la vie des couples d’après-guerre, Deux données essentielles émergent de la lecture de ces sources : La façon, tout d’abord, dont les hommes rentrent changés, marqués, voire traumatisés, par la guerre et l’empreinte douloureuse qu’impriment ces changements sur leur vie conjugale; la manière, ensuite dont les expériences vécues par chaque membre du couple les ont éloignés l’un de l’autre et obligent à une redéfinition, pas toujours aisée, de la place de chacun.

Le vocabulaire médical employé pour caractériser les modifications des comportements masculins révèle leur impact sur l’intimité conjugale. Précisant que c’est souvent leur entourage qui les incitent à consulter, les médecins décrivent des mutilés affectifs, des invalides nerveux de l’effectivité, des anxieux, des autistes affectifs, des agités de la nuit et s’inquiètent de la faiblesse de la prise en charge de ces états qui, en provoquant irritabilité, aigreur, impulsivité, dépression, instabilité, troubles du caractère, insomnies, ont un influence sur la vie de couple marqués par la violence de la guerre, ces hommes peinent à retrouver une vie en paix dans leur foyer et nombre de témoignages insistent sur cette guerre qui n’en finit pas de venir hanter leur vie et leurs nuits, comme l’attestent les difficultés sexuelles auxquelles ils doivent faire face et que les médecins rattachent explicitement la participation à la guerre. Ainsi, en 1933, dans le Journal médical français, S. Nacht, évoquant l’impuissance masculine liée à la guerre, écrit que, le nombre d’êtres atteints semble très important à notre époque, qu’il y a bien un plus grand nombre d’hommes dont la vie sexuelle est anormale et que l’époque en elle-même porte les germes du mal.

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Ruine du village de Chapelle-Hurlay (Marne, 1914)

À cette empreinte douloureuse de la guerre dans les corps masculins et dont les effets agissent au plus intime de la relation conjugale, s’ajoute la difficulté de concilier les expériences vécues durant le conflit qui ont entraîné un nouveau regard sur soi et sur l’autre et qui rendent la reprise de la vie à deux difficile. La presse féminine et les témoignages se font écho de cette incompréhension dans le couple, comme l’évoque sur le mode humoristique le journal Femina en mai 1919 : La femme est sortie de la guerre avec un goût plus vif d’indépendance, et l’homme avec un désir plus grand d’autorité. La paix sera-t-elle plus facile à faire régner dans les ménages d’Europe. Dans les courriers des lectrices et les enquêtes menées sur l’amour depuis le conflit, des femmes soulignent que les conditions de guerre et la trop longue séparation les ont amenés à prendre conscience de leur personnalité et que cette découverte est à l’origine de friction. De heurts au sein du couple. L’augmentation du nombre de divorces après la guerre, au-delà du simple rattrapage est un indice de cet échec du retour.

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Atelier de menuiserie, école professionnelle des mutilés, avril 1916

À ces couples que la guerre a meurtris et qui peine à se reconstruire, s’opposent ceux que les douleurs et la séparation de guerre semblent avoir à l’inverse fortifiés et pour lesquels le retour des hommes du front coïncide avec le retour rêvé pendant le conflit. S’il est difficile pour les historiens d’entendre le bonheur qui s’écrit d’ordinaire peu et qui laisse donc peu de traces, les gens heureux ont aussi une histoire et les souffrances de guerre, même si l’on hésite à les envisager sous cet angle, peuvent avoir permis de prendre la mesure de l’amour pour l’autre et incité à une relation conjugale apaisée et comme renouvelée par les épreuves subies. Les nombreux concours ou enquêtes parus dans la presse féminine de l’entre-deux-guerres tout en traduisant une préoccupation sociale majeure, permettent de lever un peu le voile.

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Une ouvrière, employée aux ateliers du Métropolitain, 28 mars 1917

Ainsi dans sa conclusion au concours intitulé Nous aiment-ils mieux ou moins bien, qu’il a lancé en avril 1920 afin de mesurer les effets de la guerre sur la vie conjugale, le journal Ève indique que les lettres nous sont arrivées très nombreuses, éloquentes et émues et que la plupart témoignaient d’une joie intérieure profonde, d’un optimisme débordant. Ainsi celles qui sont mieux aimées, dont le bonheur est plus grand après les cruelles années de séparations et d’angoisse, composent la grande majorité. Si cette affirmation doit bien sûr être considérée avec prudence tant l’époque qui valorise le sacrifice des morts, autorise peu l’expression des difficultés intimes rencontrées au risque de ternir l’épopée, il n’en demeure pas moins que la guerre a provoqué chez un certain nombre une réflexion sur le couple et l’amour.

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Le retour des prisonniers, novembre 1918, eau-forte, Jean Perrier

Illustrant la porosité des sphères publique et privée, Louis affirme ainsi, en réponse à une enquête lancée par le journal d’inspiration socialiste La Vague en 1921 : Vint la guerre, la séparation, l’anxiété cruelle. J’ai beaucoup réfléchi et je suis revenu moins violent, moins autoritaire. Ce regard posé sur soi et sur sa relation à l’autre provoqué par le conflit dépasse le cadre personnel, traduit une posture politique, pacifiste et une résistance, à l’échelle intime, à l’injonction patriotique d’après-guerre.

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Famille savoyarde Sallanches, 1924

Si certains couples ont su, ont pu dépasser les épreuves de guerre pour donner une nouvelle impulsion à leur vie amoureuse, les interrogations et les inquiétudes qui ne cessent de tarauder la société française de l’entre-deux-guerres quant à l’empreinte laissée par le conflit à l’intérieur des maisons et dans le cœur des hommes, laisse supposer que le retour des soldats dans leur foyer fut pour beaucoup difficile et que les expériences vécues au front et à l’arrière pesèrent de manière durable dans les relations de couple.

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Famille française, 1925

La paix, la démobilisation militaire des soldats et le retour des hommes ne signent pas la fin de la guerre à l’échelle intime, d’autant plus que les années 1930 réactivent les angoisses. Il semble bien qu’à cette échelle d’analyse, on ne sort de la Première Guerre qu’en entrant dans la Seconde.

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