Au NOM DE TOUS LES AUTRES

l’internationale des soldats inconnus 1916-2004

Avec des millions de morts et de disparus, la Grande Guerre a fait tomber sur les peuples une chape de douleurs qui endeuillait la victoire. En France, de 1918 au milieu des années 1920, ces morts ont envahi l’espace symbolique et affectif de la nation. En témoignent les nombreuses cérémonies, l’édification de monuments aux morts, dans les communies et la décision d’honorer un Soldats inconnu. Hommage du pays tout entier aux combattants tombés au champ d’honneur et facteur d’unité nationale,  l’Inconnu devient un symbole repris par diverses nations alliées.

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Soldats canadiens à l’assaut, 1916

Pourquoi la France n’ouvrirait-elle pas les portes du Panthéon à l’un de ces combattants ignorés morts bravement pour la patrie, avec pour inscription sur la pierre, deux mots : un soldat. Ces paroles, prononcées le 26 novembre 1916 par le président du Souvenir français François Simon, lors d’une cérémonie en l’honneur des soldats morts pour la patrie au cimetière de Rennes, furent à l’origine.

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De l’idée du Soldat inconnu. Quatre ans plus tard, le 11 novembre 1920, deux Soldats inconnus furent inhumés, l’un français à Paris, à l’Arc de Triomphe, l’autre britannique dans l’abbaye de Westminster à Londres. Le Soldat inconnu et le cérémonial qui l’entoure étaient nés et l’idée, officiellement présentée en France en 1918 allait être reprise par de nombreux pays sortie victorieux du premier conflit mondial. Sans  entrée dans le débat et dépourvu d’éléments probants sur une quelconque paternité : Revenait-elle aux Britanniques ou aux Français, il convient cependant de noter qu’il y eut une réaction, une forme de concurrence, entre les deux nations quand la France apprit que la Grande-Bretagne allait venir chercher sur ses champs de bataille le corps d’un Tommy anonyme.

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Les chars transportant le Soldat inconnu et le cœur de Gambetta (au premier plan) devant le Panthéon, le 11 novembre 1920

Chez les Britanniques, les choix avaient été assez rapidement faits, et ce d’autant plus facilement que les dirigeants avaient clairement fait savoir que, dans un souci de parfaite égalité, les corps des Tommys demeureraient à jamais là où ils reposaient sur le sol français. Le rapatriement d’un corps anonyme fut donc une exception, qui lui donna d’entrée une puissante dimension symbolique. Le Soldat inconnu Britannique obtint rapidement le statut sacré et incontesté d’ambassadeur des morts de la Grande Guerre.

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La dépouille du Soldat inconnu quitte la citadelle de Verdun pour Paris, le 10 novembre 1920

Du côté français la question, soulevée à partir de 1918, donna lieu à bien des débats et le choix du lieu d’inhumation fit l’objet de maintes polémiques. Outre la prolifération de projets commémoratifs non acté qui foisonnèrent dès la signature de l’armistice et le début de longue tergiversations sur le devenir des corps des soldats morts ou disparus dans l’ancienne zone des armées, on voulut mener de front deux commémorations aussi divergentes que l’inhumation d’un Soldat inconnu et la célébration du cinquième anniversaire de la République pour laquelle il était prévu de déposer au panthéon le cœur de Gambette.

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Cérémonie devant la tombe du Soldat inconnu britannique à l’abbaye de Westminster le 18 novembre 1920

En fixant ses deux cérémonies le même jour, le 11 novembre 1920, les représentants de la nation s’étaient enfermés dans un débat sujet à controversés; les décisions se faisaient attendre, puisqu’en dehors de beaux discours d’ailleurs souvent contradictoires rien n’avaient été arrêté au début de novembre 1920. La querelle franco-française porta d’abord sur le lieu ou reposerait le corps de l’Anonyme. Le gouvernement suivant en cela de près le souhait premier de François Simon. Avait pressenti le Panthéon pour être le lieu où devaient reposer à jamais les restes du Soldat inconnu ainsi que le cœur d’un éminent républicain Gambetta. Ce choix est en faveur d’un monument aussi politiquement lourd de sens et, depuis sa création, assez mal perçu des Français, déclencha une tempête de protestations, tant dans la presse qu’à l’assemblée nationale.

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Tombe du Soldat inconnu britannique à l’abbaye de Westminster à Londres

La séance du 8 novembre 1920 à deux jours de la désignation d’un corps anonyme dans la citadelle de Verdun fut tout sauf le grand moment attendu d’union sacrée. Léon Daudet député d’extrême droite appartenant à l’Action française, en profita pour dénigrer le panthéon, lieu de culte républicain encore plus honni depuis qu’u reposait le corps de Zola, l’auteur de la Débâcle. De son côté, une association d’anciens combattants idéologiquement proche, la Ligue des chefs de section dirigée par l’écrivain Binet-Valmer  avait menacé le gouvernement Leygues d’exhumer un corps anonyme de l’ancien champ de bataille et de placer en travers du cortège qui conduirait les restes du Soldat inconnu et de Gambetta au Panthéon. Le député socialiste Alexandre Bracke reprocha au gouvernement soutenu par la Chambre Bleu horizon de vouloir organiser une cérémonie militaire visant à cacher les états-majors vivants derrière le cadavre, symbole de tous les morts. Il fallut finalement attendre l’intervention apaisante des députés Vidal et Sangnier pour ramener un peu de calme dans l’hémicycle : Les propos de ces deux députés calmèrent d’autant mieux les esprits que, comme l’avait rappelé le député André Paisant dans le journal du 27 octobre, les alliés britanniques se préparaient à inhumer sereinement et dans un parfait consensus, un Soldat inconnu sous les voûtes de l’abbaye de Westminster.

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Inhumation du Soldat inconnu belge à Bruxelles, 11 novembre 1922

Le temps n’était plus désormais à la controverse mais à l’action. L’Arc de Triomphe de l’Étoile avait su trouver in extremis de farouches défenseurs. L’hommage ainsi rendu aux morts par les Français et les Anglais fit rapidement des émules, mais seulement du côté des vainqueurs. Les démarches qui aboutirent à l’apparition de nouveaux soldats inconnus furent, comme en France et en Grande-Bretagne, des décisions gouvernementales. Elles confortèrent à l’échelon international l’idée d’un deuil qui pouvait englober tant les soldats dont on savait qu’ils avaient pas et n’en auraient probablement jamais : Les disparus, Elles permirent d’autre part, de maintenir une union dans la commémoration, entre des nations dont les positions politiques, diplomatiques et idéologiques, qui avaient été plus ou moins, convergentes durant le conflit, pouvaient, une fois la paix signée, diverger voire s’opposer.

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Monument au Soldat inconnu polonais à Varsovie

L’envoi de délégations nationales sur la tombe des différents Soldats inconnus étrangers fut une pratique courante, empreinte d’une réciprocité de bon aloi durant immédiat après-guerre. Dès 1921, le Portugal, l’Italie et les États-Unis désignèrent leur Soldats inconnu, reprenant un cérémonial calqué sur ceux des Britanniques et des Français : Mode de désignation, solennités autour du transport des corps, rituel d’inhumation et culte autour des tombes des Inconnus. Soulignons cependant que dans le cas des États-Unis, à l’image de ce qui se passait simultanément en France, la question du rapatriement des corps entraîna un vif débat entre l’American Field of Honor (favorable au maintien des corps sur place) et la puissante Bring Home the Soldier Dead League qui l’emporta finalement puisque les familles américaines eurent le choix de faire rapatrier ou non les corps des Tommys reposant sur le sol français. Entre 19222 et 1932, d’autres pays prirent le relais. La Belgique, la Yougoslavie, la Roumanie, La Pologne, la Tchécoslovaquie, plus récemment, l’Australie, en 1933, le Canada en 2000 et la Nouvelle-Zélande en 2004 ont décidé d’exhumer un soldat anonyme qui reposait en France et de le rapatrier dans leur capitale respective. L’étude du cérémonial auquel donnèrent lieu ces événements et l’analyse des discours qui furent prononcés par les autorités à l’occasion de ces retours dénotent un profond respect et mettent en évidence de parfaites similitudes avec ce qui s’était passé lors des deux décennies qui ont suivi la Grande Guerre.

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Cérémonie du 11 novembre devant le monument du Soldat inconnu italien à Rome

Ces dernières cérémonies prouvent que le symbole du Soldats inconnu ne laisse pas insensibles nos contemporains désireux de mieux comprendre l’ampleur du drame humain occasionné par la Première Guerre mondiale. Il est vrai que le choix de non-rapatriement des corps au lendemain du conflit ainsi que l’évolution symbolique qui s’était opérée autour des tombes des autres soldats inconnus de simples représentants des disparus. Ils étaient rapidement devenus emblématiques de tous les morts du conflit n’ont pu que favoriser ces décisions.

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Tombe des Soldats inconnus au cimetière d’Arlington, États-Unis

L’anonymat même de ces corps leur donne, de nos jours comme juste après la Première Guerre mondiale, la valeur d’un ciment national. L’étude des discours prononcés lors des cérémonies d’inhumation par le premier ministre australien P.J. Keating ou la gouverneure générale du Canada, Adrienne Clackson, outre leurs évidentes similitudes montre que pour ces deux nations issues d’un immigration et dont l’un des deux au moins pratique le bilinguisme, l’universalité du symbole dans son parfait anonymat est un gage d’unité retrouvée qui ne peut que renforcer y compris très tardivement les liens d’une union nationale, fut elle quelque peu problématique comme elle l’est parfois dans le cas canadien.

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Transfert du Soldat inconnu australien au Mémorial national australien de Villers-Bretonneux après son exhumation du cimetière Adélaïde, 2 novembre 1993

Citant dans son discours du 28 mai 2000 les propos écrits en 1916 par le major Talbot Papineau, la gouverneur du Canada a choisi, pour souligner tout la portée du symbole honoré, un passage exaltant l’unité nationale. Les contemporains du major Papineau ne s’étaient guère trompés en pressentant une partie de la nation canadienne était née en France, un an plus tard, sur les pentes d’une colline du Pas-de-Calais. Vimy devint une victoire canadienne symbolique, une de ces grandes choses que doit accomplir un pays pour atteindre à une identité. Précise à juste titre l’historien canadien Desmond Morton. Sept ans avant le discours d’Adrienne Clackson, P.J. Keating était allé dans le même sens en évoquant la mémoire des 45 000 Australiens morts en France et en rappelant au sujet de l’inconnu australien, qu’il est chacun d’entre eux. Et qu’il est l’un d’entre nous.

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Cérémonie au Mémorial national australien le 2 novembre 1993 avant son départ définitif pour l’Australie le 5 novembre

Aujourd’hui comme hier, la désignation de ces deux corps anonymes et la portée du cérémonial qui les a entourer les morts de la Grande Guerre et de consolider. Réaffirmer et exalter les liens nationaux autour d’une victoire et d’un sacrifice passés. La seule originalité que l’on puisse noter dans les discours prononcés entre 1993 et 2000, c’est d’aller au-delà du premier conflit mondial, en faisant de ces corps anonymes des emblèmes de tous les engagements auxquels ont participé au XXe siècle Australiens et Canadiens.

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Le Soldat inconnu canadien arrive à Ottawa, le 25 mai 2000

En France, le processus de désignation de Soldat inconnus représentatif d’un type de conflit (Seconde Guerre mondiale, Indochine, Afrique du Nord) se poursuivit jusqu’en 1980.

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Le Soldat inconnu canadien est conduit au monument commémoratif de guerre du Canada, le 28 mai 2000

Sans oublier le rapatriement de cendres de déportés anonymes.

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