L’ÉTRANGE ANNÉE 1917

L’année mémorielle 2017 est l’occasion de revenir sur les grandes offensives du Chemin des Dames et de Passchendeale, et plus largement sur l’année 1917 qui a marqué une rupture dans la Grande Guerre. Elle se voulait décisive sur le plan militaire. Elle aurait été une année de doutes et de  désillusions pour les soldats comme pour le peuple.

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Blessés se rendant à l’arrière du front, 1917

L’année 1917 est régulièrement présente comme l’année tournant de la Grande Guerre et, de ce fait, avec la révélation de la puissance américaine d’un côté et la révolution bolchevique de l’autre, on peut considérer que le XXe siècle est réellement né cette année-là. Toutefois, à l’époque, ces deux événements fondamentaux ne sont pas perçus comme ils le seront plus tard : L’Allemagne ne craint pas de provoquer les États-Unis en se lançant dans la guerre sous-marine à outrance parce que leur intervention militaire paraît sans conséquence ç court et ç moyen terme. Quant aux révolutions russes, la France interprète faussement celle de février et considère ensuite que le pouvoir des Bolcheviques ne durera pas. En réalité, du point de vue français, 1917 est avant tout une année sans perspective, une année de désillusions et de doutes.

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Entrée du poste occupé par les soldats français pendant l’offensive des Chemins des Dames, caverne du Dragon 7 juillet 1917

1917, l’année décisive

Et pourtant, en janvier, il ne fait aucun doute que l’année sera décisive. Le général Nivelle tout juste promu à la tête des armées françaises, salue ainsi 1917 dans son premier message à la troupe : Jamais notre armée ne fut plus entraînée, plus vaillante, en possession de moyens plus puissant. C’est sous ces brillants auspices que s’ouvre l’année 1917. Vous en ferez une année de victoire. Ce chef énergétique et plein d’allant a justement été choisi parce qu’il promet la victoire en 48 heures. Avec lui, finies l’usure ou les longues et coûteuses batailles de matériel à l’instar de la Somme (juillet-novembre 1916) : Place à un changement radical de méthodes fondé dur la brutalité et la rapidité. Cette méthode, expérimentée à Verdun ou Nivelle a repris, d’octobre à décembre 1916 le terrain conquis par les Allemands entre février et juin, repose sur le canon et le chronomètre : Un déluge de feu s’abat sur les positions ennemies, puis le feu roulant se déplace en profondeur, à raison de cent mètres tous les trois minutes, ouvrant le chemin aux poilus qui profitent de la combinaison entre la brutalité et la surprise pour avancer au rythme de la canonnade. Ils font alors moisson de prisonniers hébétés et gagnent du terrain sans peine. La rupture du front ennemi aura lieu dès le premier jour de l’attaque, promet le général Nivelle, et la progression des poilus devrait atteindre 10 km en seulement 24 heures! On avait cru découvrir la martingale qui allait faire sauter la banque, s’attriste Paul Painlevé alors ministre de la Guerre, qui pour sa part, n’y a jamais cru.

L’expérience Nivelle sur le chemin des Dames

Rien ne se passe comme prévu. Le général anglais Douglas Haig, vexé de jouer les figurants et réduit à la préparation d’une offensive secondaire dans le Pas-de-Calais, manifeste sa mauvaise humeur, ce qui retarde la préparation de la bataille, le temps que Paris et Londres s’accordent, Ensuite les Allemands esquivent le coup de masse qui s’annonce par un repli stratégique sur la ligne fortifiée, la ligne Hindenburg sur une longueur de 100 km et une profondeur de 45 km. Le général Nivelle peut bien s’en féliciter publiquement dans un communiqué daté du 17 mars, l’ennemi bat en retraite, la guerre de mouvement a commencée. Ses plans sans trouvent bouleversés. Le temps de reconnaître ce nouveau front fera perdre des mois à l’offensive projetée. Aussi, le général en chef limite ses prétentions à un segment inchangé du front, entre Soissons et Reims, sur le Chemin des Dames. C’est un endroit impossible, avec les Allemands qui tiennent les hauteurs du plateau et les Français dans la plaine, mais Nivelle y croit parce que sa méthode repose aussi sur la surprise : Jamais l’ennemi n’imaginera être attaqué sur un de ses points forts. Toutefois, les mauvaises nouvelles s’accumulent. Des généraux éminents comme Pétain et Castelnau désapprouvent les plans de leur chef et les politiques s’inquiètent d’un nouveau massacre inutile. Effectivement, le gouvernement Briand, qui soutenait la stratégie de Nivelle, s’effondre au mois de mars. Il est remplacé par l’hésitant Alexandre Ribot, tandis que le ministre de la Guerre Paul Painlevé, doute fort de la réussite de l’opération.

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Transport de munitions vers le front en préparation de l’offensive du chemin des Dames, avril 1917

C’est qu’entre janvier et avril, deux événements considérables se sont produits : La révolution russe et l’entrée  en guerre des États-Unis. Comme le général Nivelle prévoyait une offensive conjointe les Russes au moment où il frapperait à l’ouest, Paul Painlevé se demande s’il faut bien confirmer une offensive qui se fera alors sans le concours des Russes, en pleine désorganisation. Enfin, étant donné la participation américaine qui s’annonce, ne va-t-il pas mieux rester sur la défensive, comme le propose le général Pétain, et attendre d’être ainsi renforcé au lieu de tenter une nouvelle aventure militaire. Nivelle enrage. Il menace de démissionner et les politiques capitulent. Tout juste le ministre Paul Painlevé parvient-il à lui arracher la promesse de ne pas s’entêter si la percée n’est pas obtenue au bout des premières journées.

Avec tous ces retards, l’offensive prévue initialement pour le 15 février est sans cesse repoussée. Pire : la surprise est éventée! On ne rassemble pas 60 divisions et près de 2000 pièces d’artillerie sans passer inaperçu. Aussi les Allemands ont eu le temps de renforcer leur front du Chemin des Dames. La surprise était pourtant une condition sin qua non de la réussite dans le plan du général Nivelle. Il est donc décidé d’attaquer au point le plus fort de l’ennemi, sans aucun atout. Le 16 avril 1917, malgré la pluie et le brouillard qui empêche de régler le tir d’artillerie, les troupes se lancent à l’assaut du plateau du Chemin des Dames, c’est une boucherie, les Allemands en hauteur, ont bétonné leur positions, concentré leurs renforts et transformé les carrières, comme la caverne du Dragon en refuge inexpugnables. La centaine de chars français, engagé pour la première fois, ne change rien à la bataille : Trop lent, trop lourd, ces mastodontes d’acier s’embourbent, tombent en panne et sont réduit dans la proportion de 50%. Les poilus, qui devaient gagner 8 à 10 km en une journée et faire 100 000 prisonniers, n’ont pas fait 500 mètres au soir du 16 avril. Et pourtant Nivelle s’entête, contrairement à la promesse faite au ministre de la Guerre, en quinze jours, les Français comptent 100 000 pertes dont 40 000 morts. Il faut arrêter les frais : Le 15 mais, le général Nivelle est alors remplacé par le général Pétain. Mais les soldats n’en peuvent plus. La désillusion et la colère emportent les poilus.

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Le général Nivelle en 1916

De l’échec militaire aux grandes désillusions

Le moral en berne à la fin de l’année 1916, la bataille de la Somme n’ayant pas débouché sur la victoire, les soldats français croyaient fermement dans le succès de l’opération du Chemin des Dames en 1917. La concentration de tant de troupes et de matériel sur un petit secteur du front leur laissait augurer la rupture tant attendue du front ennemi. La nouvelle défaite les laisse sans perspective. Non seulement ils se sentent sacrifiés pour rien, mais l’horizon est totalement bouché. La Russie plongée dans la pagaille à l’est et l’échec militaire à l’ouest signifient que 1917 ne sera pas l’année décisive. Faudra-t-il passer un nouvel hiver dans les tranchées. La colère prend alors le pas sur le désespoir et une vague de mutineries submerge l’armée française. De mai à juin, les deux tiers des divisions sont touchées par des refus d’obéissance et autres manifestations de protestation. Pétain y répond d’abord en multipliant les permissions et en cherchant à améliorer le ravitaillement et le cantonnement des soldats, puis une fois que le mouvement reflue, il frappe en sanction, faisant condamner 3200 soldats dont 629 à la peine de mort (Plus de 90% seront graciés par le président Poincaré). Cette révolte des PCDF pauvres cons du front, comme ils s’appelaient eux-mêmes, qui en ont marre de l’abattage est étouffé par la censure. Le pays ne doit pas savoir des états d’âme de la troupe. Au nom de la discipline, les politiques soutiennent la répression, mais ils comprennent en même temps le ras-le-bol des soldats. Ce que je vais dire va peut-être paraître osé, déclare le sénateur Chéron, le 11 juin, mais je m’étonne que cette démoralisation ne se soit pas produite beaucoup plus tôt. Il faut, en vérité, une solidité dans le moral et le patriotisme de nos soldats digne de tous les éloges, pour qu’après ce qu’ils ont vu à Verdun et ailleurs, ils ne soient jamais plaints.

La désillusion de la troupe est au fond celle de toute la France. En mai et juin, une vague de grèves secoue le pays. Les revendications sont avant tout d’ordre économique mais les slogans Rendez-nous nos maris, qui fusent dans les cortèges féminins, montre que la lassitude est en train de l’emporter et l’Union sacrée de se déchirer. La paix occupe plus de temps que jamais toutes les conversations et puisque qu’on ne peut l’obtenir par la victoire, pourquoi pas une paix de compromis, une paix blanche, sans conquête, ni indemnité comme le proposent les Russes en révolution. Si l’on ignore les démarches secrètes de l’empereur autrichien Charles 1re qui voudrait bien trouver une façon de sortir de la guerre, l’ambition des socialistes européens de se réunir en Conférence à Stockholm pour trouver une solution et l’intervention du pape, en août, qui propose aux belligérants de se réunir autour d’une table pour négocier, sont largement discutées. La France en doute.

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Les premiers blessés français lors de l’offensive en Flandres, fin juillet 1917

L’offensive Britannique dans les Flandres

Français au profit des Britanniques. Douglas Haig, qui souhaitait mener une grande offensive dans les Flandres depuis la fin de l’année 1916 mais qui a dû, sur ordre de son premier ministre Lloyd George, se soumettre au pan de Nivelle, reprend effectivement son indépendance. Avec force mépris pour l’armée française qu’il estime définitivement brisée et sans ressort, il considère que ses hommes sont seuls à même de remporter la guerre en 1917 par une victoire dans les Flandres. Si jamais la décision définitive n’a pas lieu, il pense que la délivrance de la Belgique sera déjà un grand succès. Comme le gouvernement français s’inquiétait des projets de Nivelle, le cabinet de Lloyd George prend peur et fait tout pour empêcher le général Haig de mener à bien son projet : Il propose de prêter 300 canons lourds à l’Italie et même d’y envoyer plusieurs divisions, afin de déclencher une offensive sur son front. Mais Haig l’emporte. De juillet à novembre, il attaque, aussi sûr de lui que l’était Nivelle. Cette bataille de Passchendeale, dans la boue gluante des Flandres, est une catastrophe. La Grande-Bretagne y perd un total de 250 000 hommes (morts, blessés, disparus, prisonniers) pour un gain de terrain des plus minimes. Seule réussite, la bataille de Cambrai, le 20 novembre, confirme l’importance de la nouvelle arme des chars : Une action concentrée de 500 blindés a semé la panique dans les rangs allemands.Il y a de quoi se réjouir, cependant au vu des pertes immenses accumulées. Comme Lloyd George, Winston Churchill en veut beaucoup aux généraux qui ont pu mener jusqu’au bout leur triste expérience : Ils ont épuisé les ressources aussi bien en hommes qu’en canons de l’armée britannique jusqu’à disparition presque complète.

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Les grèves à Paris au sujet de la semaine anglaise et contre la vie chère, fin mai 1917

Vers un nouveau monde

Or cet épuisement imbécile de l’armée britannique survient au pire moment. Car rien ne va plus sur tous les autres fronts. Du 24 octobre au 9 novembre 1917, l’Italie est rossé par une offensive austro-allemande et forcer d’appeler Français et Britanniques à l’aide pour maintenir son front. Cette défaite de Caporetto l’élimine pour longtemps de la carte de la guerre. Quant aux Russes, qui a tenté en juillet de mener une dernière offensive, il ne faut plus compter sur elle : Ses soldats déserte en masse et le gouvernement républicain de Kerenski, qui n’a pas compris le peuple n’en pouvait plus de la guerre, est balayé par la révolution bolchevique qui, elle promet la paix immédiate. En novembre, Lénine s’installe à la tête du pays et entame des négociations avec l’Allemagne qui aboutissent à un armistice le 15 décembre. La tête dans le guidon de la guerre nationale, les États belligérants n’ont pas pris immédiatement la mesure de l’incendie qui était en train de s’allumer et qui allait consumer l’ensemble du XXe siècle.

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Soldats austro-hongrois avec des prisonniers italiens 26 octobre 1917

La guerre jusqu’au bout

Étrange année 1917, elle commence avec des assurances de prompte victoire des deux côtés du front, préparation de l’offensive Nivelle en France et guerre sous-marine à outrance décrétée en janvier à Berlin, avec pour but de mettre le Royaume-Uni à genoux en seulement six mois. Elle se poursuit avec une profondeur désillusion, la disparition de toute perspective d’en finir à brève échéance en France depuis la défaite du Chemin des Dames et la déception allemande suivant l’échec de la guerre sous-marine qui n’a réussi qu’à provoquer l’entrée en guerre des États-Unis.

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Les ruines de la grande rue de Craonne dans L’Aisne dans le fond on aperçoit le Chemin des Dames, 1917

Dans ces deux pays on s’interroge sur la poursuite de la guerre et l’on discute de l’opportunité d’une paix de compromis. Le 19 juillet, le Reichstag vote même contre l’avis du gouvernement, une résolution appelant à une paix de réconciliation entre les peuples. Ce moment de flottement est vite effacé, côté allemand par la victoire de Caporetto et la révolution bolchevique qui permettent de rapatrier les troupes  sur le font continental. Dès lors la victoire paraît de nouveau possible, il n’est plus question de parler de paix. Curieusement, il en va de même de la France. À partir du moment où le pays comprend qu’une grande offensive ennemie se prépare, la détermination à résister l’emporte sur le pacifisme, comme l’illustre sur le plan politique, l’arrivée au pouvoir de Georges Clemenceau. Le contrôle postale l’atteste : Les soldats vomissaient la guerre appelaient à la paix depuis le printemps 1917, sont décidés à ne pas reculer quand les Allemands attaqueront en 1918. Les dés sont jetés. Mars est le maître de l’heure, écrit la très nationaliste Deutsche Tageszeitung, le 22 novembre.

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Soldats dans une tranchée, à la lisière de Craonne en ruines, 1917

Après avoir tangué, les navires des différents belligérants mettent le cap sur la guerre jusqu’au bout. Comme l’écrit Clemenceau à longueur d’articles. Avant d’accéder à la présidence  du Conseil : On aura tout le temps de parler de paix quand on aura gagné la guerre! Sa politique tient en une formule qu’il déclinera dans un célèbre discours de 1918 : Je fais la guerre, Et faire la guerre, à la fin de l’année 1917, c’est ce préparé à encaisser le choc de la ruée en masse sur le front occidental au printemps 1918. Ça va barder, entend-on dans les rues de Paris au mois de décembre.

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