APRÈS LA GUERRE QU’ELLE EUROPE

Une fois que les armes se sont tues, il faut réapprendre à vivre dans la paix. Des conférences internationales, sont organisées afin d’instaurer un nouvel équilibre mondial, mais dès 1947, l’Europe est divisée en deux zones d’influence. À l’ouest, un groupe d’hommes politiques, mû par un même idéal, œuvre pourtant pour l’unité européenne.

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Lancement du plan Schuman pour la CECA, 19 mars 1951

En 1945, le bilan de la guerre est terrible, Soixante millions de personnes ont été tuées sur un ensemble des théâtres d’opérations mondiaux. La disparition de six millions de juifs commence à prendre forme d’un génocide dans les consciences. Les destructions encombrent les villes. Des millions de réfugiés sont sur les routes. La pénurie alimentaire touche toutes les populations. Les empires coloniaux s’effritent. Les monnaies européennes ont perdu de leur valeur. Seules trois monnaies ont résisté, le dollar américain, la livre sterling dans une moindre mesure et le franc suisse. L’or est au plus haut. Les économies publiques aspirent à un retour à la normal Un premier acte se joue à Bretton Woods, en juillet 1944. L’économiste britannique, John Maynard Keynes, propose de créer une monnaie internationale, le bancor, non rattachée l’or, pour servir aux échanges commerciaux. Mais le chef de la délégation américaine, Harry Dexter White, haut fonctionnaire du Trésor, craint que les pays déficitaires puissent puiser sans contrainte dans les ressources matérielles des États-Unis avec une monnaie nouvelle généreusement distribuée. Les Américains tiennent d’autant plus à l’or qu’ils en possèdent le 2/3 des réserves mondiales.

Réorganiser le monde

White propose alors un fond de stabilisation des Nations-Unies chargé de contrôler les dévaluations. La parité des monnaies sera définie par rapport à l’or ou au dollar, lui-même as good as gold. L’ensemble du système sera géré par les banques centrales et par le Fonds monétaire international (FMI). Il disposera aussi d’une banque mondiale. Le système révolutionnaire, organise ainsi la coopération internationale. La réorganisation du monde se fait aussi au niveau politique lors de grandes conférences des Nations Unies, les plus célèbres furent celles de Moscou (19-30 octobre 1943), Téhéran (28 novembre -2 décembre 1943), Yalta (4-11 février 1945) et Potsdam (17 juillet-2 août 1945). Les États-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne, conduits respectivement par Roosevelt puis Truman, Staline et Churchill  puis Attlee, cherchaient à s’entendre sur la carte de l’Europe, une fois la paix revenue. Le sort des peuples entiers étant entre leurs mains. Les Trois Grands prirent des décisions pour les débarquements en France, l’occupation de l’Allemagne, le sort de l’Italie et les frontières de la Pologne. La question de la frontière occidentale de l Pologne fit d’ailleurs l’objet d’âpres discussions avec Staline, Quant è l’Allemagne, devait-elle être morcelée, désindustrialisée.

Yalta ne fut pas le partage de l’Europe : La déclaration sur l’Europe libérée, émise à l’issue les la conférence, s’Appuyait sur les principes libéraux et démocratiques de la charte de l’Atlantique (12 août 1941). En fait, l’esprit de Yalta peut se résumer à un essai de dialogue entre deux systèmes économiques concurrents pour résoudre les grands problèmes de l’Europe d’après-guerre et du monde. Mais les décisions prises au cours de cette conférence ne furent pas respectées, notamment la promesse faite à Roosevelt d’organiser des élections libres dans l’Europe libérée par l’Armée rouge, et Yalta devint un symbole de victoire de Staline. Après la guerre des conférences se tinrent, au niveau ministériel, pour régler le sort des alliés de l’Allemagne (traité de Paris du 10 février 1947), auxquelles la France participa. La dénazification se poursuivit avec le procès de Nuremberg au cours duquel, du 20 novembre 1945 au 1 er octobre 1946, vingt-quatre criminels de guerre furent jugés pour complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crime contre l’humanité. Enfin, des règlements territoriaux furent conclus avec l’aide de l’ONU en Afrique du Nord et en Europe (Finlande, Tende et Brigue, Trieste, macédoine, Thrace, Transylvanie, Dodécanèse, Libye, Érythrée, Éthiopie, Somalie). L’URSS, incontestablement, effectuait une poussée vers l’ouest et le nord de l’Europe.

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Départ de Molotov après l’échec de la conférence de Paris, 3 juillet 1947.

Pourtant, le sentiment d’un échec des règlements d’après-guerre s’accentua en 1947, du fait des frictions, puis des tensions, enfin des menaces pesant sur la grande alliance. Le temps de la guerre froide s’annonçait. Déjà des désaccords étaient apparus dans le discours du (rideau de fer, de Churchill à Fulton (Missouri), le 5 mars 1946. En Iran, Anglais et Américains s’opposaient dangereusement au Soviétiques. L’URSS exigea la révision des accords concernant le passage des détroits en Turquie. En Grèce, placé sous le contrôle militaire britanniques, la guerre civile éclata, et le 12 mars 1947, Truman définit une doctrine de l’endiguement du communisme. Par ailleurs, les lenteurs de la reconstruction économique conduisaient l’Europe au chaos.

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Plan Marshall : le président Truman s’adressant au Congrès américain le 12 mars 1947

La question allemande demeurait un point de friction entre l’Est et l’Ouest européens. La réunion des ministres des Affaires étrangères des Quatre grands à Moscou, en mars-avril 1947, ne dégagea aucun accord et la méfiance l’emporta. En Pologne, en janvier de la même année, des élections truquées avaient donné le pouvoir aux communistes, Dans les pays d’Europe occidentale, les PC prirent la tête des luttes sociales et en mai les communistes membres du gouvernement en France, en Italie et en Belgique, quittaient le pouvoir. La gestion quadripartie de l’Allemagne échoua et les Soviétiques bloquèrent l’accès à mai 1949. La République démocrate (RFA). De son côté, la zone soviétique était érigée en État : La République démocratique  d’Allemagne (RDA). Tous ces événements totalement le règlement  de la question Allemande. L’offre Marshall du 5 juin 1947 avait pourtant ouvert la possibilité d’entente économique inter-européenne mais l’URSS refusa ce qu’elle considérait comme une machine de guerre anti-soviétique. Progressivement, la peur s’installa des deux côtés, l’URSS craignant une domination américaine, les États-Unis redoutant une subversion communiste planétaire, la peur remplaça la raison, entretint voire généra des conflits. 

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Ratification du traité de Paris (CECA), avril 1951

La création d’un bureau d’information des partis communistes européen, le Kominform, à Szklarska Poreba en septembre 1947, impressionna les Occidentaux. Le cou de Prague des communistes Tchécoslovaques du 28 février 1948 élimina les ministres bourgeois. Le containment (endiguement) militaire occidentale prit la forme du Pacte atlantique, le 4 avril 1949. Les Soviétiques firent pièce à l’organisation européenne de coopération économique (OECE) avec le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM ou COMECON), en 1949, puis à l’OTAN avec le pacte de Varsovie, en 1955. L’émergence des États-Unis comme très grande puissance fut une conséquence essentielle de la guerre. L’Europe avait perdu son rôle central de puissance politique et économique. La guerre avait précipité sa décadence affaibli son économie et hypothéqué ses finances. Dans ce contexte, comment situer le phénomène de l’unité européenne.

La richesse de la réflexion sur l’unité européenne

L’unité européenne vint après le relèvement des États-nations et après la création d’organisations mondiales de sécurité (l’ONU en juin 1945).Cependant les unités européenne existaient déjà et hantaient la conscience des clercs. En 1929-1930, le ministre français des Affaires étrangères et président du Conseil Aristide Briand, avait proposé de créer une fédération européenne. Le projet ne fut pas voté, mais la création d’unions économiques régionales était une idée répandue dans les milieux industriels et du commerce international alors que sévissait la crise économique mondiale. La guerre établit provisoirement une Europe Allemande, réunie par la force de la dictature militaire. L’après-guerre devait liquider cette idée-là de l’Europe et faire place à une unité démocratique et populaire empruntant ses valeurs à la charte de l’Atlantique. Pour lever l’obstacle de la peur de l’Allemagne et de l’URSS, il fallait une action collective puissante que n’assuraient pas les nouvelles organisations mondiales ni les diplomaties des États-nation européennes. On a vu que les conférences des Quatre avaient échoué. Des traités multilatéraux de sécurité furent alors signés en Europe. Le traité de Bruxelles en février 1948 renforça la sécurité de la France, de la Grande-Bretagne et des pays du Benelux. Le pacte de l’Atlantique réunit les pays de l’Europe occidentale et la Turquie (à partir de 1952) avec les États-Unis et le Canada contre tout agresseur.

Dans le même temps, un autre type d’action collective fut imaginé : Une Union européenne. Des formes d’unité régionale avaient été envisagées par une frange active et éclairée de l’opinion publique. Tous les grands partis démocratiques développèrent alors un discours d’unité européenne qui encadrait celui du relèvement national. De Gaulle adopta en mars 1944 un projet de fédération d’Europe de l’Ouest après avoir fait travailler la CFLN sur l’unité européenne à l’automne 1943 à Alger. Jean Monnet, René Mayer, Robert Marjolin, Jean Clauvel, Maurice Couve de Murville confrontèrent leurs projets d’unité. Les résistances européennes s’élevèrent contre un simple retour à la souveraineté national qui devait être encadrée par des formes d’unité européennes ou internationales normatives. Sans concertation, elles établirent un projet générique d’Europe des Nations libres ou d’États-Unis d’Europe (Frenay, Hariou, Camus, Blum). Il n’était plus question de se venger de l’Allemagne, mais de juger les crimes nazis, intégrer le peuple allemand dans une Union européenne, et d’utiliser la Ruhr à des fins de développement commun. En 1944, plusieurs réunions eurent lieu en Suisse qui aboutirent, l’une en mai à un projet des Résistances européennes écrit chez le pasteur Visser’t Hooft à Genève, l’autre en juillet, l’initiative d’E. Rossi d’A Spinelli, de H. Frenay à une Déclaration des Résistances européennes. Mais l’approbation des grands alliés était nécessaire. Les États-Unis les encourageaient, pas l’URSS qui voulait créer son propre système de sécurité contre l’Allemagne. La Résistance en Europe allait-elle conduire, plus que les États, le processus d’unité européenne.

La réalité complexe du processus unitaire

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Jean Monnet, président de la Haute Autorité de la CECA, lance officiellement l’ouverture du marché commun de l’acier des six pays membres le 30 avril 1953.

L’unité européenne devint très populaire quand Winston Churchill, ex ministre premier britannique, enthousiasma les foules à Zurich, en septembre 1946, dans un appel aux États-Unis d’Europe. Il réclama la création d’un Conseil de l’Europe. Se forgea alors le mythe d’un printemps de l’Europe. Dans le même temps et alors que les organisations fédéralistes et unionistes militaient, les gouvernements européens continuaient d’agir souverainement. La France voulait d’abord la désagrégation de l’Allemagne et l’unité de l’Europe sous sa direction afin d’assurer définitivement sa sécurité.

L’accès au charbon allemand était essentiel pour le plan de modernisation et d’équipement français piloté par Monnet qui, dès avril 1945 avait tenté de créer un pilotage supranational des échanges de charbon européen il voulait un dictateur du charbon en Allemagne avec, l’autorité sur les mines et sur les autorités d’occupation alliées; Eisenhower refusa. Monnet proposa encore, en 1946 de monter des organisations internationales autonomes des vallées du Rhin de l’Elbe, du Danube et de l’Oder, inspirées de la TVA rooseveltienne (Tennessee Valley Authority). Le fonctionnalisme de Jean Monnet n’obtint pas le soutien des gouvernements. Le gouvernement français était en revanche très favorable ç une union douanière avec le Benelux. Léon Blum, au début de 1947, dut constater l’hostilité britannique à ses projets d’union continentale et se résigner à lier davantage son sort aux Américains pour la sécurité et la modernisation de la France.  Pourtant en raison du rôle de Churchill, un mouvement unioniste européen, United Europe Movement (UEM), favorable à une coopération intergouvernementale, vit le jour en 1947. L’UEM fit des émules en France avec le Conseil français pour l’Europe unie (Heriot, Courtin et Dautry), et disposait de soutiens politiques en Europe, à la différence de nombreuses organisations pro-européennes et fédéralistes le plus souvent.

Le 7 mai 1948, le Congrès de l’Europe, non gouvernemental, présidé par Churchill, réunit 775 délégués de 24 États européens à la Haye. Des résolutions furent approuvées unanimement ainsi qu’un message au Européens rédigée par Denis de Rougement. Il préconisait des abandons partiels de souveraineté et d’intégration européenne de l’Allemagne, la création d’une assemblée européenne délibérative désignée par les parlements nationaux, la rédaction d’une charte des Droits de l’homme, l’installation d’une cour suprême de justice. Le combat entre unionistes (britanniques) et fédéralistes (français, italiens, belges), et les oppositions entre libéraux et planistes rappelèrent les limites de l’influence des mouvements pro-européens.

Cependant trois mois après le Congrès, le gouvernement français reprit au vol le projet de l’assemblée politique européenne (Georges Bidault. Les Cinq du pacte de Bruxelles étudièrent le projet du Conseil de l’Europe. La nouvelle organisation, établie le 5 mai 1949, fut dotée d’une assemblée consultative désignée par les parlements et d’un Comité des ministres souverain, votant à l’unanimité. On était donc loin d’une fédération européenne. Les déceptions apparurent rapidement malgré les envolées lyriques de l’été 1949 prononcées par Winston Churchill, Georges Bidault et Guy Mollet.

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Réunion de L’OECE, avec Robert Schuman, représentant la France, Paris le 20 octobre 1952.

Pieter Kerstens ou encore Eamon de Valera, Paul Reynaud ou Hendrik Brugmans. Spaak fut élu président de l’Assemblée mais il démissionna avec fracas en décembre 1951 après avoir testé contre l’enlisement volontaire de la grande Europe du fait des Britanniques. La guerre froide et le plan Marshall pesaient d’avantage dans le débat sur l’Europe que les idées européistes. L’idée de porter atteinte aux souverainetés nationales avait reculé. Le pacte de Bruxelles, du 17 mars 1948, attendu par les Américains, aurait pu créer une organisation d’unité européenne mais c’était un pacte régional défensif plutôt qu’un projet d’union douanière; les Français et le britanniques demandèrent de surcroît une garantie militaire américaine. Le pacte n’instaurait pas de véritables institutions européennes en vue de l’unité. De projet idéologique, idéalité et pacifique, concernant toute l’Europe historique, l’unité européenne devint une forme de résistance à la domination soviétique.

Les Américains avaient conditionné leur aide à l’unité européenne occidentale. Une Organisation européenne de coopération économique (OECE) fut créée pour répartir l’aide. Contre l’avis des États-Unis, la France, le Benelux et L’Italie, la Grande-Bretagne, la Suisse et les pays scandinaves imposèrent la coopération plus que l’intégration, mais l’Allemagne fit partie de l’organisation. L’OECE facilita la libération des échanges intereuropéens sans créer d’union douanière et encouragea aussi le retour à la convertibilité des monnaies grâce à l’Union européenne des paiements (UEP). Le plan Marshall a intimement lier le destin de l’Allemagne à l’Europe démocratique. La France était donc invitée à changer de politique et de regard sur les relations franco-allemandes. À l’Est, le bloc soviétique se solidifia dans une organisation économique originale, le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM), créé le 25 janvier 1949; fut une structure d’échanges d’informations économiques et techniques. À la différence des expériences de construction européenne occidentales, celle de l’Est pérennisait la domination soviétique dans un partenariat inégal. Cette autre Europe n’.tait pas l’expression de la conscience européenne des populations locales. En Europe occidentale, les idéaux démocratiques, partagés avec la puissance dominante étrangère, pouvaient être contestés. En Europe orientale, par contre, aucun n’espace de contestation du modèle Soviétique n’était inscrit dans le contrat d’union.

C’est pourquoi la déclaration de Schuman du 9 mai 1950 détonna et étonna. Elle manifesta un changement radical de la politique française à l’égard de l’Allemagne et elle proposa des partages de souveraineté dans le domaine de deux industries clefs à l’époque, le charbon et l’acier. Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer firent un pas sans ambiguïté en direction de la paix en Europe avec le projet de Haute autorité une instance fédérale. Il n’est pas facile de décider ce que ce succès doit aux idées puissantes et novatrices du texte ou au contexte et aux aspirations inabouties d’unité fédérale européenne. Si les Américains ne furent pas à l’origine du texte, ils firent cependant beaucoup pour le succès du traité de Paris d’avril 1951.

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Signature du traité de Rome le 25 mars 1957.

Ainsi se réalisait une première forme d’unité que la coopération et la diplomatie des États n’avaient pas su imaginer. Elle justifia d’autres efforts d’unités, à commencer par la CED, qui se solda par un échec en 1954, puis les traités de Rome du 25 mars 1957 (Euratom et Marché commun). L’unité européenne ne s’est pas imposée par la force de son message idéal. La déclaration Schuman a réussi parce qu’elle a paru mieux adaptée que l’action classique des États souverains à la situation de guerre froide, aux aspirations au bien-être matériel des populations, à l’état de la France et de l’Allemagne pour résoudre des désordres matériels et moraux séculaires.

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