EN FINIR AVEC LES TRANCHÉES 1915

Les hécatombes de 1914 ont surpris et décontenancé les états-majors, Une fois le front enlisé, la guerre des tranchées s’avère tout aussi meurtrière que la guerre de mouvement et ne permet à aucun des belligérants de prendre un quelconque avantage décisif. Comment, alors, en finir avec les tranchées et gagner cette guerre au plus vite.

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Dans les tranchées avant l’assaut, Souain (Marne) septembre 1915.

Quand l’année 1914 s’achève, c’est peu dire que les états-majors sont plongés dans le désarroi. Six mois plus tôt, en août 1914, ils partaient plein de confiance en campagne avec l’illusion de la guerre courte, des rêves napoléoniens plein la tête. La guerre, c’était avant tout une question de courage, de cran, d’élan. C’était une affaire de jarrets, de charge de cavalerie sabre au clair et de furieux assauts de l’infanterie, baïonnette au canon. Ils vont bien vite déchanter et découvrir que ce modèle, celui du XIXe siècle est complètement révolu. Dès les premiers affrontements, les Français comprennent qu’ils sont entrée dans l’ère de la guerre industrielle, de la puissance de feu qui couronne le canon comme roi de la guerre et oblige les fantassins à s’enterrer s’ils veulent pouvoir encaisser le choc sans être anéantis. Entre octobre et novembre, une ligne de tranchées se forme ainsi sur 700 kilomètres de la mer du Nord à la Suisse, et transforme la guerre de mouvement en une guerre de siège.

La situation est à peu près la même sur le front oriental. Même s’ils ont été rossés en Prusse Oriental par les Allemands, les Russes ont bousculé les forces austro-hongroises et poussé leurs troupes jusque sur les Carpates. Mais là aussi l’offensive s’est enlisée : le manque de munitions, les déficiences de l’intendance, et la trêve sifflée par le général hiver a bloqué la situation jusqu’au printemps. La question qui taraude les états-majors à la fin de l’année 1914 est donc la suivante : comment sortir de cette guerre de tranchées. Comment surmonter ce blocage. Comment en finir avec les fils de fer barbelés, les barrages d’artillerie et les tirs de mitrailleuses qui assurent la défaite à celui qui est assez fou pour attaquer. Dans les deux camps, la réflexion s’engage sur les moyens de dépasser cette nouvelle forme de guerre que l’on comprend encore assez mal, à la recherche d’une méthode originale ou d’un nouveau front qui permettrait de tout débloquer.

 Le plan Schlieffen à l’envers

Devant l’expérience des offensives de détails ou d’envergure, celle des Allemands sur Calais par exemple, il apparaît très vite que la défensive est supérieure à l’offensive. Même si l’on y met les moyens que l’on sacrifie des milliers d’hommes pour prendre la tranchée à l’ennemi, celui-ci se replie sur une tranchée de seconde ligne à quelque centaine de mètres de là et tout est à recommencé. Aussi à la charnière des années 1914-1915, il est des généraux et des hommes politiques pour comprendre que, si l’on veut aboutir à de grandes hécatombes sans résultat en 1915, il faut regarder la carte de la guerre et prendre de la hauteur. Deux considérations animent ces individus clairvoyants qui ont pris acte de la situation de blocage sur le front occidental : Reprendre la guerre du mouvement, et puisque l’on ne parvient pas à vaincre le plus fort, s’attaquer au plus faible. Ce débat vaut autant en France qu’en Grande-Bretagne qu’en Allemagne. À Berlin, en effet on a toujours craint de se battre sur deux fronts. La Russie et la France et pour ne pas diviser ses forces, l’armée allemande a conçu le plan Schlieffen qui consistait à l’emporter rapidement sur la France avant de s’en retourner contre la Russie, plus longue à mobiliser vu son immensité. Mais la bataille de la Marne a fichu ce plan par terre. La France a largement été envahie mais elle a tenu l’armée allemande se retrouve dans la situation qu’elle redoutait.

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Soldats allemands dans une tranchée près d’Ivangorod (Russie), juillet 1915.

C’est pourquoi, un certain nombre de stratèges à commencer par Hindenburg et son quartier-maître Ludendorff, chef du front occidental, préconise d’inverser le plan Schleffen en 1915 : rester sur la défensive à l’ouest et en finir avec la Russie à l’est. L’armée du Tsar Nicolas II compte de nombreux soldats mais peu de canons et ses stocks d’obus sont vides; il sera donc facile de la bousculer avec un peu de matériel. Le chef des armées allemandes, le général Falkenhayn, qui a oreille de l’empereur Guillaume II, est cependant opposer à reporter massivement ses forces vers l’est. Par ailleurs, en profitant de son immense force, les troupes russes peuvent toujours reculer et forcer les Allemands à frapper dans un oreiller. Devant les pressions du maréchal Hindenburg, immensément populaire depuis qu’il a vaincu les Russes en Prusse Orientale, en août, Falkenhayn cède à moitié. Au lieu de rassembler 80% des troupes allemandes sur le front occidental, il consent à abaisser ce chiffre à 60% pour donner aux chefs du front oriental les moyens de corriger les Russes.

Porter la guerre dans les Balkans

À Paris comme à Londres, on en vient à peu près aux mêmes réflexions. Le blocage est total à l’ouest et il est peu probable que l’on puisse bousculer les Allemands. Alors pourquoi ne pas chercher un autre terrain d’opération dans les Balkans, reprendre la guerre de mouvement et vaincre le plus faible, à savoir l’Autriche-Hongrie, pour isoler l’Allemagne  et l’attaquer ensuite sur le flanc sud. Pour ce faire, il faudrait envoyer des forces considérables, au moins 500 000 hommes en Grèce, à Salonique, remonter par la macédoine et rejoindre la Serbie qui tient toujours contre l’Autriche. Enfin, de concert avec les Russes, lancer une grande opération qui devrait écraser les forces austro-hongroise, nul doute qu’ils voudront entrer en guerre pour avoir leur part du butin : l’Italie, qui lorgne sur le Trentin et sur l’Istrie, la Roumanie, qui rêve de s’emparer de la Transylvanie, iront sans doute mais aussi la Bulgarie et la Grèce très certainement. Telle est l’idée des généraux de Castelnau et Franchet d’Esperey dès octobre 1914, mais aussi des politiques comme Aristide Briand, en France et David Lloyd George, en Grande-Bretagne.

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Tir d’obus français sur la presqu’île de Gallipoli, avril 1915.

Mais là aussi, il y a des oppositions et de taille : Lord Kitchener, ministre de la guerre de sa majesté, après avoir montré  de l’intérêt à ce projet d’une armée d’Orient qui pourrait bouleverser la carte de la guerre, se reprend. Il n’y a déjà pas assez d’hommes et de matériel pour approvisionner le front occidental, alors il ne va pas se laisser emporter dans une aventure balkanique lointaine et coûteuse. Mais c’est Joseph Joffre, le général français, qui est le plus hostile au projet. Lui qui prend la fâcheuse habitude de promettre la victoire de trois mois en trois mois, assure qu’il vaincra les Allemands au printemps et donc qu’il a besoin de tous les hommes et de tous les canons.  Et puis vaincre l’Autriche, le plus faible, est pour lui une mauvaise idée. Ce n’est pas l’Autriche qu’il faut battre, c’est l’Allemagne, s’énerve-il- le 8 janvier 1915.

 Demi-victoire Allemande en Russie

Si Falkenhayn accepte l’idée d’une grande offensive contre la Russie, il ne se fait pas d’illusion pour autant : Il ne pense pas pouvoir terrasser mais lui infliger de telles pertes qu’il l’amènera peut être à conclure une paix séparée. En tout cas, il n’est pas question pour lui de renforcer la popularité du tandem Hindenburg-Ludendorff aussi confie-t-il la direction de l’offensive augénéral Mackensen  qui commandera également les troupes autrichiennes placée aux côtés des Allemands. Durant tout le mois avril, ses troupes sont concentrées dans le plus grand secret sur une ligne de cinquante kilomètres, plus de 2000 canons sont rassemblés et pas moins d’un million d’obus. On n’a jamais préparé une bataille aussi formidable. Le 1er mai, le bombardement écrase les positions durant toute la journée. C’est un déluge de feu. Le lendemain, quand l’assaut est ordonné, les lignes russes sont bouleversés et les soldats se rendent en masse ou fuient à grandes enjambées. Avec à peine un fusil pour trois soldats, ils avaient quelques raisons de se soustraire au combat! En un mois, les Allemands font 300 000 prisonniers. Et rien ne semble pouvoir arrêter l’avancée de Mackensen : Le rouleau compresseur russe n’est plus qu’une blague. Le 4 août, Varsovie est investie et toute la Pologne russe tombe aux mains des Allemands. Mais en progressant, les Allemands étirent leurs lignes de ravitaillement tandis que celle des Russes se resserrent. En septembre, l’offensive prend fin : Il faudra bien plus d’hommes et bien plus de canons pour marcher vers Petrograd via les Pays baltes. Hindenburg et Ludendorff les réclament à grands cris mais Falkenhayn ne peut les accorder, étant donné que les Français préparent une grande attaque en Champagne et qu’il doit se préparer à passer un mauvais quart-heure. Tel est le dilemme de l’Allemagne en 1915, obligée de se battre sur deux fronts et donc de ne jamais pouvoir porter un coup décisif.

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Troupes autrichiens dans les Dardanelles, 1915

La fausse bonne idée des Dardanelles

Chez les Français et les Anglais compte tenu de l’opposition de Joffre et de Kitchener, le projet d’une armée d’Orient qui opérait dans les Balkans, piétine et s’enlise. Puisque le haut commandement rechigne, l’affaire devient essentiellement politique. En février, les deux gouvernements s’accordent, par exemple, sur l’idée de créer un corps expéditionnaire franco-britannique destiné à rejoindre le front de la Serbie, mais les oppositions sont trop fortes : Alors que la France est envahie et que les Allemands sont à peine à plus de 100 kilomètres de la capitale, le moment est-il venu de dégarnir les tranchées pour tenter un coup de poker sur un front aussi lointain que secondaire. L’Opinion comprendrait-elle que l’on reste sur la défensive à l’ouest et que l’on ne tente rien pour repousser l’envahisseur. Par ailleurs, le généralissime prépare une petite offensive de derrière les fagots dont les Allemands lui diront des nouvelles. En conséquence, il trouve le projet de l’armée d’orient complètement inutile sinon aberrant. Pourquoi chercher ailleurs et si loin ce que j’obtiendrais en mars 1915. Je suis alors sûr de percer et de reconduire chez eux les Allemands. C’est dans cette situation de blocage que Winston Churchill premier Lord de l’Amirauté, c’est-à-dire ministre de la Marine, présente son propre projet, directement concurrent de celui de l’armé d’Orient : Forcer les détroits Turcs des Dardanelles et du Bosphore et de s’emparer de Constantinople. Comme seul la Royal Navy est chargée de cette action d’éclat que le ministre ne demande pas la moindre canon supplémentaire ni le moindre régiment à l’armée, sa proposition fait l’unanimité. Les Français eux, n’y croient pas. Dans le doute, ils se joignent à l’opération car il ne faudrait pas, en cas de réussite que les Anglais se retrouvent seuls maîtres du jeu en Méditerranée orientale et remodèlent à leur guise la carte du Proche-Orient.

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Soldats ottomans pendant la campagne de Gallipoli, 1915

Le 18 mars, une armada franco-britannique se présente donc devant les Dardanelles pour une expédition que l’on croit aisée. Rien ne se passe comme prévu. Encadrés et équipés par les Allemands, les Turcs ont multiplié les batteries et jeté dans le détroit des mines dérivantes. Les navires de la flotte allée ne parviennent pas à franchir les Dardanelles. Humiliés Anglais et Français réfléchissent alors à une opération amphibie et organisent un débarquement sur la presqu’île de Gallipoli le 25 avril, avec une force de troupes coloniales (le tiers des forces françaises sont des Sénégalais et les troupes australiennes et néo-zélandais forme le gros des bataillons britanniques) Comme les Turcs tiennent les hauteurs, l’opération tourne au fiasco meurtrier et les mêmes tranchées et le même blocage prévalent ici, la soif les moustiques en plus. Au final, l’opération se révèle très coûteuse en hommes et matériel (Plus de 500 000 hommes y ont été engagés) en pure perte. La seule réussite des Dardanelles est encore son évacuation sans pertes en décembre 1915 et janvier 1916.

Trop tard pour l’armée d’Orient

L’aventure désastreuse des Dardanelles est lourde en conséquences : non seulement elle parasite le projet d’armée d’Orient, qui devait débarquer en Grèce et rejoindre le front serbe, mais elle refroidit les neutres balkaniques. À l’exception de l’Italie qui se décide à intervenir elle signe le traité d’alliance le 26 avril, alors même que l’on pense encore pouvoir vaincre dans les Dardanelles, la Grèce et la Roumanie qui s’enflammaient sont subitement refroidies et replongent dans l’attentisme le plus prudent. La Bulgarie, pro-allemande depuis la guerre balkanique de 1913 qui a avantagé la Serbie ç ses dépens, sort quant à elle de sa réserve depuis qu’elle constate que les Français et les Anglais sont incapables de vaincre les Ottomans. Elles s’allient secrètement  aux puissances centrales durant l’été et le 5 octobre, entre dans le conflit et prend en tenailles la Serbie, aux prises au même moment avec une violente offensive austro-allemande. L’armée serbe est battue, obligée de battre en retraite à travers l’Albanie, le pays entièrement livré aux envahisseurs.

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Troupes britanniques à l’attaque près d’Achi Baba sur la presqu’île de Gallipoli, 25 avril 1915.

L’année des massacres inutiles

Si le projet de l’armée d’Orient est torpillé, c’est comme on l’a vu, que Joffre n’en veut absolument pas. Pour l’année 1915, il croit sincèrement en la percée sur le front occidental, à l’longueur de coups d’aiguilles un peu partout sur le front, d’opérations à objectifs limités ou de gros coups de béliers, en Artois et en Champagne au printemps, en Champagne et en Artois à l’automne. Comme il n’y arrive pas et que les hommes meurent par dizaines de milliers. Il justifie sa stratégie en inventant la théorie du grignotage. En réalité, c’est la stratégie de celui qui n’en a pas et qui ne sait que faire. Grignoter l ‘ennemi en effet, consiste à se lancer perpétuellement à l’assaut de ses positions afin de prendre l’ascendant morale sur lui et d’entretenir, par des massacres réguliers et sans objectifs fondamentaux. Le mordant de la troupe dont on craint qu’elle ne se relâche dans le confort de la défensive. En réalité, le grignotage ne fait qu’user l’armée française et aucunement l’adversaire.

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Arrivée à quai d’un transport de troupes françaises à Salonique (Grèce) 1915.

À la fin de l’année 1915, on compte 320 000 morts parmi les poilus pour 3 kilomètres de gains en Artois et 5 kilomètres en Champagne. On ne peut pas vraiment parler de succès! Le général Castelnau n’a pas tort quand il affirme tristement que notre armé à passer toute l’année 1915 à s’user les dents jusqu’à la racine contre un mur. Lloyd George, un des premiers partisans de l’armée d’Orient, enrage devant le peu de génie du commandement militaire, qui a toujours une longueur de retard sur l’ennemi : Trop tard quand on part là-bas, trop tard quand on y arrive, trop tard quand prend une décision, trop tard quand on se lance dans une entreprise, trop tard quand on la prépare. Heureusement, Joffre a un plan pour 1916. Ne jurant désormais que par la coordination des fronts, il ne veut plus rien tenter avant que l’armée russe ne soit en mesure de se refaire une santé et de reprendre l’offensive, mais médite une énorme offensive pour l’été suivant.

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Dans le camp retranché, à Salonique : Troupes françaises traversant le Galiko, fin 1915. Photographie parue dans le journal Excelsior du dimanche 30 janvier 1916.

Lors de la conférence interalliée de Chantilly, du 6 au 8 décembre, il est convenu que Français, Britanniques Italiens et Russes attaqueront ensemble, aux alentours du mois de juin 1916. Une opération simultanée qui empêchera l’Allemagne de faire circuler ses réserves d’un front à l’autre et qui l’acculera à la défaite. Mais juin 1916 c’est bien loin et il est peu probable que les Allemands soient assez poli pour attendre six mois l’arme au pied. Au contraire, n’ayant plus rien à craindre de la Russie, qui panse ses blessures, Falkenhayn peut préparer en toute sécurité un profond coup de poing sur le front occidental. Son dévolu se porte désormais sur le saillant de Verdun.

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